L’affront d’Erdogan change le jeu au Proche-Orient

L’effet Davos
samedi 14 février 2009
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Il y a diverses manières de juger le Parti Justice et Développement, l’AKP, qui gouverne la Turquie. Des militants laïcs et kémalistes affirment que c’est un cheval de Troie de salafistes qui se présentent comme des démocrates. D’autres disent que l’AKP est tellement modéré qu’il pourrait être exclu comme infidèle s’il était transplanté en Iran ou en Afghanistan.

Par M.K. Bhadrakumar

Mais une troisième voie, paraît-il, serait possible : voir l’AKP comme une conséquence de la révolution iranienne d’il y a trente ans. C’est du moins ce que pense Ali Akbar Nateq-Nouri. Il est un des ecclésiastiques les plus importants d’Iran, il a été le président du Majlis (Parlement) et occupe aujourd’hui la position élevée de conseiller du Chef Suprême, le Grand Ayatollah Ali Khamenei.

Dimanche dernier Nouri a expliqué : « Quand les Iraniens parlaient d’ exporter leur révolution, ils ne voulaient pas dire qu’ils fabriqueraient quelque chose pour ensuite l’exporter à d’autres pays en camions ou par bateaux, ils voulaient dire qu’ils transmettraient le message de leur révolution et communiqueraient leur doctrine. » Nouri a dit qu’il se sentait inspiré pour affirmer que l’AKP est un legs excellent de la révolution parce qu’en Turquie ont eu lieu « les plus belles manifestations au sujet de Gaza » des dernières semaines.

Un grand affront

Il a pu exagérer un peu en affirmant que même l’armée turque « qui avait certains antécédents, a aujourd’hui changé. » De toute manière, son affirmation que « les choses ont changé » en Turquie - comme il dit - a du sens, comme l’a démontré l’avalanche de soutien populaire [en Turqie, NdR) pour le Hamas dans sa bataille contre Israël.

En particulier, l’affront public du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan au président israélien Shimon Peres jeudi dernier lors du débat au Forum Économique Mondial à Davos en Suisse, a attiré l’intérêt du monde islamique et dépasse la division chiite-sunnite. D’un coup, Erdogan a acquis l’apparence d’ un sultan ottoman moderne avec un empire qui s’étend des plaines mésopotamiennes aux déserts arabes, de la Vallée du Nil au Levant et au Maghreb, jusqu’au cœur de l’Afrique.

Erdogan, un garçon de banlieue originaire du quarter ouvrier de Kasimpacha à Istanbul, a fait un sacré chemin dans sa tumultueuse carrière politique. Il est indubitablement un des hommes politiques les plus charismatiques et talentueux de la Turquie. Sa place au panthéon des chefs de la Turquie est assurée. Mais il n’aurait jamais imaginé se voir un jour proposer pour le Prix Nobel de la Paix ou se voir soutenu par une figure religieuse honorée dans le monde chiite.

Dimanche, dans la ville sainte de Qom en Iran, en s’adressant à une assemblée d’étudiants en théologie, l’ayatollah Naser Makarem-Shirazi a précisément fait cela : la protestation d’Erdogan, a dit l’ayatollah, a eu un effet profond sur la sécurité régionale, elle a fortifié la résistance palestinienne, humilié et isolé encore plus le « régime sioniste. »

La « postulation » d’Erdogan à un Prix Nobel est suspendue au fil ténu des 56 paroles qu’il a prononcées dans le débat de Davos, lorsqu’il a admonesté Peres : « Vous êtes plus vieux que moi et votre voix est très forte. Le motif pour lequel vous haussez le ton est la psychologie de la culpabilité. Moi, je n’élèverai pas autant la voix. Pour ce qui est de tuer, vous savez bien comment tuer. Comment vous avez bombardé les enfants sur les plages [de Gaza], comment vous les avez tués, cela je le sais bien. »

Aliénation musulmane

Cela nous renseigne avec certitude sur l’aliénation profonde qui envahit le Proche-Orient, de constater que l’écho d’une simple séquence de 56 paroles exprimant une angoisse pour la justice, l’honneur et l’équité refuse si obstinément de cesser de résonner. Du jour au lendemain Erdogan rejoint Hasan Nasrallah du Hezbollah au Liban et le président de l’Iran, Mahmud Ahmadinejad, pour dépasser les divisions sectaires historiques du monde musulman. De quoi faire réfléchir le président des USA, Barack Obama.

Erdogan est revenu de Davos à Istanbul et a été accueilli comme un héros. Les sondages d’opinion montrent que plus de 80% des Turcs soutiennent sa réplique tranchante et son « départ du débat en signe de protestation ». La popularité de l’AKP dépasse les 50%, tandis que les partis d’opposition, qui espéraient profiter des problèmes économiques de la Turquie aux élections locales à la fin mars, se sentent abattus.

Dans Gaza même, il s’est transformé d’un jour à l’autre en une icone, tandis que les dirigeants arabes pro-occidentaux paraissent embarrassés - comme l’est certainement « Abou Mazen » (le président palestinien Mahmud Abbas), qui dirige de manière désinvolte l’Autorité palestinienne. Il est certain que l’Arabie Saoudite ou l’Égypte n’ont aucune volonté de renoncer au leadership en faveur de la Turquie. Mais, dorénavant, ils devront sérieusement tenir compte du fait que les ombres de la Turquie s’étendent sur le paysage musulman sunnite au Proche-Orient.

L’Iran est clairement enchanté. Le chef puissant du Conseil des Gardiens de la révolution, l’ayatollah Ahmad Jannati, a envoyé un message à Erdogan, qui disait : « Votre position épique a fait plaisir au Hamas et à ses partisans et a humilié les dirigeants lèche-bottes de plusieurs États arabes. »

Coup de fouet au « néo-ottomanisme »

En Turquie même, les répercussions de Davos ont fait apparaître l’identité scindée du pays. L’oligarchie des élites turques occidentalisées basées à Istanbul est scandalisée qu’Erdogan puisse avoir terni l’image cultivée du Turc civilisé en Europe. D’autre part, avec son sens de l’histoire et de la culture, le Turc d’Anatolie, s’est réjoui qu’Erdogan revendique la place perdue depuis longtemps perdu de la Turquie dans son foyer ancestral du Moyen-Orient musulman.

Sans aucun doute, le programme de « néo-ottomanisme » de l’AKP a fait un bond gigantesque en avant la semaine dernière. Une phase fascinante est sur le point de débuter dans laquelle la primauté résidera chaque fois plus dans la redécouverte du legs impérial de la Turquie, tandis que le pays continue sa recherche d’un nouveau consensus national qui puisse réconcilier les nombreuses identités des Turcs.

Sous les sept ans de gouvernement AKP, la Turquie a entamé le douloureux processus consistant à assumer son patrimoine musulman et ottoman. Contrairement à ce qu’on croit généralement, le néo-ottomanisme n’est ni islamiste ni impérialiste. Il est possible qu’il utilise le dénominateur commun de l’Islam pour dériver une idée moins ethnique de la « turquicité » qui soit beaucoup plus en harmonie avec le caractère multiethnique de l’État turc que le laïcisme militant a jamais pu l’être.

Mais en politique extérieure, le « néo-ottomanisme » a un agenda beaucoup plus grandiose. Comme l’a écrit le célèbre chroniqueur Omer Taspinar du quotidien turc Zaman, « Le néo-ottomanisme voit la Turquie comme une superpuissance régionale. Sa vision stratégique et culturelle reflète la portée géographique des empires ottoman et byzantin. La Turquie, comme État central, devrait par conséquent avoir un rôle diplomatique, politique et diplomatique très actif dans une vaste région dont elle est le ‘centre’. »

Il n’est pas surprenant que les critiques des élites occidentalisées d’ Istanbul et Ankara contre Erdogan voient de telles ouvertures panturques ou islamiques dans la politique extérieure comme aventureuses et nocives en dernier ressort aux intérêts de la Turquie.

Pour citer un des principaux commentateurs turcs, Mehmet Ali Birand, de CNN Türk, Erdogan a « perturbé » un équilibre délicat dans la politique extérieure d’Ankara et « s’est placé, avec son pays, dans une position risquée… Ce sera interprété comme une lente prise de distance avec le camp Israël-USA-Union Européenne-Égypte-Arabie Saoudite… Même s’il n’est pas mis fin aux relations avec Israël, l’humeur va désormais commencer à tournera à l’aversion. Si elles ne sont pas immédiatement équilibrées, les relations entre Israël et la Turquie ne se récupèreront pas facilement. Les contrecoups se verront à Washington et sur les marchés monétaires. »

Toutefois, le prognostic de panique de Birand paraît prétentieux. Il n’existe pas de base pour l’argument que le « néo-ottomanisme » signifie que la Turquie tourne le dos à l’Occident. Comme l’avait indiqué Taspinar, après tout, l’Empire Ottoman a été connu comme « l’homme malade de l’Europe » et non de l’Asie ou de l’Arabie. Le legs européen de l’ouverture à l’Occident et à son infulence a été une caractéristique constante de l’ère ottomane. Pour cette raison, l’ambitieuse politique régionale d’Erdogan au Proche-Orient, ne doit pas être considérée comme une déviation par rapport à la recherche active d’une adhésion à l’Union Européenne ou de bonnes relations avec Washington.

Nuages sur les relations turco-israéliennes

L’offensive d’Israël à Gaza et l’épisode d’Erdogan à Davos ont, sans doute, créé des ruptures dans les liens stratégiques entre la Turquie et Israël. Mais la question est de savoir si le mal est suffisamment sérieux pour entamer un réalignement important dans la région. La plus grande probabilité est que les relations turco-israéliennes se rétabliront telles quelles une fois les passions retombées.

Les militaires turcs ont fait savoir qu’il n’y a pas de marche arrière dans la coopération avec Israël. Ils ont dit que la coopération militaire de la Turquie avec tous les pays, y compris Israël, se base sur des intérêts nationaux et qu’il n’y a pas de difficultés prévues dans la livraison programmée par Israël de véhicules aériens sans équipage Heron [drones] de haute technologie.

La ministre des Affaires Extérieures israélienne, Tzipi Livni a dit : « Il y a une fissure dans nos relations. Cela ne peut pas se cacher. Mais ces relations sont très importantes pour les deux pays. » Elle a noté qu’Ankara « fait une distinction entre les liens bilatéraux et la censure qu’ils exercent contre nous pour l’opération [de Gaza] ». Des groupes juifs basés aux USA essayent aussi de calmer l’agitation dans les relations turco-israéliennes.

On comprend qu’Erdogan ait le sentiment d ‘avoir été trahi. Il a dit au Washington Post que la médiation turque avait « été très près » de déboucher sur des discussions directes de paix entre Israël et la Syrie sur l’avenir des Hauteurs du Golan. Durant la visite du Premier ministre israélien Ehud Olmert à Ankara le 23 décembre, non seulement il a dissimulé à Erdogan qu’Israël planifiait l’attaque à Gaza quatre jours plus tard, mais il a assuré au leader turc qu’il il consulterait ses collègues dès son retour et reviendrait pour les discussions avec la Syrie.

Pendant qu’Olmert était à Ankara, Erdogan a appelé par téléphone le chef du Hamas, Ismaël Haniyeh, à Gaza, et l’a consulté sur les thèmes à être discutés avec le Premier ministre israélien en visite. C’est très compréhensible qu’Erdogan se soit senti trompé. « Cette opération [à Gaza] démontre également un manque de respect envers la Turquie, » a-t-il dit. Israël est habitué à agir seul en fonction de ses propres intérêts. Mais Erdogan est un Turc fier, pour qui il est tout simplement inacceptable de perdre la face.

Israël a besoin de la Turquie

Entretemps, des manifestations publiques massives contre Israël ont éclaté en Turquie suite aux informations sur les atrocités israéliennes à Gaza. Le plus important corps de décision politique de la Turquie, le Conseil National de Sécurité, qui est présidé par le président et comprend le Premier ministre et les chefs des forces armées, a dit dans une déclaration du 30 décembre qu’Israël devait cesser immédiatement les opérations militaires, donner une opportunité à la diplomatie, et permettre que l’aide humanitaire parvienne aux gens de Gaza.

Mais Israël a pris avec calme la critique turque. Israël a dit qu’Erdogan était «  impulsif ». Erdogan a répliqué : « Je ne suis pas impulsif. Je parle comme un petit-fils de l’Empire Ottoman, qui a accepté vos ancêtres quand ils ont été exilés… L’histoire vous accusera [Olmert et Livni] d’avoir souiller l’humanité… C’est impardonnable qu’un peuple qui dans son histoire a tant souffert puisse faire une chose pareille. »

En somme, cela nuit plus à Israël qu’à la Turquie qu’un déficit de confiance se soit développé. La Turquie a beaucoup d’amis dans la région, tandis qu’Israël n’en a à peine que quelques-uns. La Turquie est un allié irremplaçable pour Israël non seulement au Proche-Orient, mais dans tout le monde musulman. Avec la possible confrontation usaméricano-iranienne et le réalignement résultant dans la région, Israël (et les États arabes pro-occidentaux) ont besoin de la Turquie comme « contrepoids » aujourd’hui plus qu’avant. L’Iraq ne peut plus jouer ce rôle. Comme le montre les effusions iraniennes vis-à-vis d’Erdogan, Téhéran est également fortement conscient des nouveaux impératifs.

Au-delà de tout cela, une éternelle préoccupation qui devrait éveiller Israël, c’est que pour la première fois dans le cœur du territoire d’Anatolie, on voit une vague d’antisémitisme. Si le fabuleux héritage de l’ère ottomane - l’asile fourni à tout juif errant - va véritablement se transformer en une relique historique, à qui la faute ? Ce sont les dirigeants d’Israël qui devront en assumer la responsabilité.

Source : Turkish Snub Changes Middle East Game
Traduction : Esteban G. et fausto Giudice
tlaxcala.es


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