Effrayante Italie.

samedi 26 juillet 2008
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Par Yann Fiévet

Au mois de juin de l’année 1994, le tout premier article de la présente chronique mensuelle s’intitulait « Attristante Italie ». Le grand Fellini venait de mourir, suffisamment tôt pour ne pas avoir la triste confirmation que les vieux démons du passé étaient sur le point de s’emparer de nouveau de son pays. Berlusconi venait d’accéder pour la première fois à la tête du gouvernement italien. Une quinzaine d’années plus tard nous nous féliciterions si notre voisine transalpine n’était restée qu’attristante. Elle est bel et bien devenue depuis lors tout bonnement effrayante.

Effrayante, le mot n’est pas trop fort. Le 15 mai dernier, après qu’une jeune rom de 16 ans ait été soupçonnée de l’enlèvement d’un enfant, des habitants de Ponticelli, commune de la banlieue de Naples, se sont livrés à de véritables pogroms contre des camps nomades des alentours. Dans les jours qui suivirent des actes d’une rare violence ont frappé toute l’Italie visant d’autres nomades, des étrangers, des sympathisants de gauche. Le 24 mai un groupe d’hommes armés, au visage masqué de foulards à croix gammée, a investi un quartier populaire de Rome pour y saccager nombre de commerces, frapper des immigrés du Bangladesh à l’aide de barres de fer en hurlant des injures racistes. Le soir du même jour, à Rome encore, le disc jockey d’une radio gay est passé à tabac. Deux jours plus tard, des militants du groupe néonazi Forza Nuova attaquent deux militants de gauche avec des gourdins au sein de l‘université de Rome-La Sapienza. Ces faits et bien d’autres sont tous concentrés sur une quinzaine de jours et dans un contexte politique et social favorable à ces débordements mortifères.

Gianni Alemanno, le nouveau maire de Rome, minimise l’ensemble des actes perpétrés dans sa ville et parle d’événements isolés dépourvus de signification politique. L’une de ces récentes décisions n’a probablement elle non plus aucun sens politique : il vient de proposer de donner à une rue de la capitale le nom de Giorgio Almirante, fondateur du parti néofasciste (MSI) et ancien combattant de la RSI (République mussolinienne de Salo). On se souvient par ailleurs que Gianni Alemanno avait fait campagne sur le thème populaire de la sécurité. Voici deux mois l’ISTAT, l’INSEE italien, semblait lui donner raison en considérant Rome comme une des villes les plus sûres d’Europe. Depuis la prise de fonction du nouveau maire, la violence raciste et néofasciste semble pourtant devenue incontrôlable dans la capitale. À l’évidence, quelque chose de très grave se passe en Italie dont beaucoup d’Italiens et d’Européens ne mesurent pas la dramatique ampleur.

Tout cela existerait-il si l’Italie avait encore une Gauche digne de ce nom ? Durant des mois, l’an dernier, le débat politique à gauche a tourné autour de la fondation du nouveau parti de Veltroni : le Parti Démocrate, enfin un parti « normal » qui n’est pas de gauche mais du centre. À gauche de celui-ci on trouve quatre petits partis : les deux partis communistes, les Verts et les Démocrates de gauche ayant refusé de rejoindre le Parti Démocrate. Ils se disputèrent le leadership de leurs coalition pour les élections et se laissèrent entraîner dans le désastreux débat sur la réforme de la loi électorale. En février 2008, mis en minorité au Sénat à propos du budget, le Président du Conseil Romano Prodi démissionne. Le Président de la République dissout les deux chambres et convoque des élections anticipées pour la mi-avril. Une campagne électorale indigne se déroule alors où Berlusconi et Veltroni se reprochent mutuellement d’avoir copié leurs programmes respectifs. En avril la coalition de Berlusconi gagne largement les élections desquelles la Ligue du Nord sort renforcée. Le «  centre » de Veltroni est laminé, la gauche n’a plus aucune représentation au Parlement.

Ce désastre politique se double d’un désastre social. En décembre dernier la presse de la péninsule a publié la quarante-et-unième enquête du Censis sur l’état de l’Italie. Le diagnostic est sans appel : une société émiettée, composée de confettis éparpillés et incapables de vivre ensemble. L’Italie vit une crise très profonde : le pays de la croissance économique zéro est frappé par un chômage impressionnant, surtout dans le Mezzogiorno, où le taux de chômage des jeunes peut atteindre 50%. La croissance de la production industrielle est négative depuis plusieurs années. La mise en place de l’Euro, dont Romano Prodi a assumé la paternité, a été une catastrophe pour l’économie italienne et pour ses salariés. Pourtant, les réformes antisociales se sont succédées, y compris pendant les gouvernements Prodi. Les italiens vivant au dessous du seuil de pauvreté voient leur nombre augmenter sensiblement. Des « grands » pays européens, c’est sans doute l’Italie qui fait payer à son peuple le plus lourd tribut de l’intégration à l’Europe néolibérale.

Ainsi, la destruction de l’espoir en un changement politique réel et le délitement de la société provoqué par l’acceptation facile - et quasi unanime de la classe politique - du dogme vénéré de la « concurrence libre et non faussée » précipitent l’Italie vers le gouffre. L’histoire des ordures napolitaines est tellement révélatrice tout à la fois de l’incurie politique et de la fracture sociale grandissante : les montagnes d’ordures et les incinérateurs qui les traitent envahissent les quartiers les plus pauvres de Naples et mettent en danger la santé de leur population tandis que Les beaux quartiers du Vomero et de Posillipo sont curieusement épargnés par ce fléau. C’est l’Italie ! dira l’homme pressé par la brûlante actualité de son voisinage immédiat. Il a tort : l’Italie est notre toute proche voisine – si ce n’est notre cousine sous certains aspects – et participe à la construction de la même Europe que la sienne. Cette « forteresse Europe » qui vient d’adopter «  la directive de la honte ».

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