La pièce manquante

Brève rencontre dans La Zone
mardi 17 février 2004
par  Agnès Maillard
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Voici Steve, 26 ans et Pantoufle, 6 semaines, tous deux locataires du trottoir devant La Poste.
Vous les avez sûrement vus, eux ou d’autres. D’ailleurs, comme vous les voyez et ne les regardez pas vraiment, c’est sans importance. Ils sont le petit peuple du bitume, les ombres de La Zone. Quand vous en avez vu un, vous les avez tous vu, tous semblables, tous interchangeables. Ils ne sont pas de votre monde, vous ne les voyez d’ailleurs plus…

J’habite ce que l’on appelle couramment un bled. Un tout petit village où tout le monde se connaît. Un petit havre de paix, loin de l’agitation des grandes métropoles, loin de la pollution, des embouteillages, de la vie trop chère et trop moche, et loin de la misère, sordide, qui envahit les rues des cités. Non pas qu’il n’y ait pas de misère à la campagne. Mais on se débrouille, on peut toujours cultiver quelques légumes, élever quelques bestioles de bouche, échanger de menus services contre quelques produits de la ferme. Même si nous sommes aussi touchés par les problèmes de chômage, d’exclusion, nous sommes tout de même un peu protégés des aspects les plus noirs de la déconstruction sociale, simplement parce que les villages sont encore à dimension humaine et que l’entraide n’est pas encore une valeur totalement ringarde chez les bouseux.
Par contre, la décentralisation, nous la prenons de plein fouet avec son corollaire de réductions de crédits, de fermetures de services publics non rentables, et cette hémorragie démographique qui vide nos campagnes de ses jeunes, de ses entreprises, de sa population. Aussi, régulièrement, nous devons aller en ville pour nous soigner, nous équiper ou faire des démarches.

Vendredi dernier, je suis donc allée en ville, en fait la préfecture, quelques dizaines de milliers d’habitants, mais tout de même avec des embouteillages, des ZAC poussant comme des bubons à la périphérie, des gens pressés, des loyers qui explosent et des gens qui font la manche sur les trottoirs.

J’arrive donc à La Poste, et sur le trottoir, je les vois, lui et son chien. Et je fais comme d’habitude, tellement ils font partie du décor, je vais poster mon courrier sans plus penser à eux.
En sortant, je les revois, forcément et là, d’un coup, ça me fait chier. Parce que je sens que je vais encore les zapper de mon champ de vision, comme j’ai appris à le faire depuis toujours, je vais peut-être lui filer une pièce, comme ça, histoire de me dire que je ne suis pas indifférente et je vais reprendre mon petit bonhomme de chemin. Ca ressemble à quoi d’écrire sur l’état du monde, sur l’injustice sociale, si derrière, je file ma pièce et je passe mon chemin, hein ?

Alors, je lui ai filé ma pièce et je lui ai demandé s’il était d’accord pour que l’on parle, pour qu’il me raconte qui il est, comment il vit et s’il veut bien que je le raconte à d’autres personnes après.

Steve a 26 ans et a toujours travaillé.

Il a commencé à 16 ans, comme apprenti chez un pâtissier. "Bon, à la fin, ça ne s’est pas très bien passé, mais bon !"
Comme il n’est pas faignant, il enchaîne les petits boulots divers et variés. "J’ai même été bûcheron !"
"Finalement, à 22 ans j’ai été rattrapé par le service militaire. A la fin, je me suis engagé, dans les cuisines." _ Steve arrive au bout de son contrat et là, l’Armée décide de ne pas le renouveler. Tout va très vite. Steve dépose un dossier aux Assedic. Mais il manque une pièce. "A mon âge, je n’ai pas envie de retourner chez ma mère. En plus, elle est de droite, droite, hein ! , genre très à droite. Elle a reçu le dossier des Assedic mais elle traîne des pieds pour me le faire passer !"
"En fait, ça va très vite, d’arriver dans La Zone !". Pas d’indemnités chômage, pourtant bien méritées, pas de logement ! "J’ai senti que ça arrivait, alors j’ai acheté des trucs, je me suis préparé." Et il me montre son sac, ses petites affaires. "- mais tu n’as pas eu peur, quand tu as compris que tu allais finir dans la rue, rien ne prépare à ça !" "- non, je n’ai pas eu peur, je m’y attendais, je me suis préparé."

Alors Steve a taillé la route. Il quitte La Rochelle, où vit sa mère et part en Espagne, en fraudant le train, puis revient en France, circule un peu, atterrit sur le trottoir de La Poste où je l’ai trouvé. 2 mois. Cela fait 2 mois qu’il vit dans La Zone. La Zone, c’est comme cela qu’il désigne la vie dans la rue, et il me raconte La Zone. Sa Zone, qui ne ressemble pas à ce que l’on nous raconte à la télévision, mais, bizarrement, je m’y attendais un peu !
En deux mois de zone, Steve n’a quasiment jamais dormi dehors. Grâce aux associations caritatives, il arrive à manger à sa faim et, très important pour lui, à rester propre, à trouver des vêtements décents. "Les gens ne sont pas agressifs avec moi, mais je suis bien habillé." Il y a juste qu’ils sont plus souvent touchés par le chiot que par lui. Le chien, il l’a trouvé auprès d’autres zonards. Ils se retrouvent, discutent, échangent des tuyaux, des infos.
"La semaine prochaine, je commence un boulot ! J’emballe des poulets, par dix, dans des boîtes. Le patron, c’est un ancien de La Zone, il sait ce que c’est. Je commence direct en CDI !"
"Après, je m’achète une voiture, je trouve un logement…"

Je suis contente pour Steve, qui va peut-être réussir à quitter La Zone sans trop y avoir laissé de plumes, mais en ayant pris une terrible leçon de vie "ça va vite, ça va très vite…". Sans être aigri. Ni abattu. Et sans se sentir exclu : "J’ai toujours ma carte d’électeur, et pour les élections, je me débrouillerais pour aller voter"

Les gens ont peur. Non pas de Steve et de son chien. Ils sont plutôt indifférents. Non, ils ont peur de ce qu’ils représentent. La Pente. La Perte. La dégringolade vers la marge. Le Néant Social. Ils ont peur de lâcher prise, de ne plus être dans le troupeau. Alors, ils préfèrent ne rien voir, passer, ne pas s’arrêter. Penser que les SDF (le vilain petit sigle cache-misère) le sont par fatalité, parce qu’ils n’étaient pas assez bien, assez compétitifs, assez inclus. Qu’ils ne sont surtout pas comme eux ! Ceux qui réussissent, qui gagnent. Pour combien de temps ?

Ce texte, je le dédis à Steve, bien sûr, et à l’espoir que son boulot le conduise vers une nouvelle vie, mais aussi à tous ceux qui, comme lui, ont juste été victimes d’une pièce manquante, d’un coup de pas de chance !


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