Irlande

jeudi 17 juillet 2008
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par Serge Halimi

Imaginons que, sitôt annoncé le verdict d’acquittement d’un jury populaire, un président de cour d’assises redonne la parole à l’avocat général pour qu’il complète son réquisitoire. Et que, cette fois, il obtienne la tête de l’accusé.

Pourquoi pas, puisque le 12 juin dernier, peu après le rejet par une large majorité d’Irlandais du traité de Lisbonne (lequel ne peut entrer en vigueur que s’il est adopté par la totalité des vingt-sept Etats membres de l’Union), la plupart des dirigeants européens firent savoir que le processus de ratification continuait... Que ses élites attentent à la souveraineté populaire, l’« Europe » en a l’habitude. Cela devient sa marque de fabrique, y compris quand elle se présente comme le royaume de la démocratie sur terre.

Parce qu’ils ont rejeté un traité « simplifié » assez amphigourique pour que le premier ministre Brian Cowen ait dû admettre n’avoir pas réussi à le lire en entier, les Irlandais auraient, selon un député européen, ressuscité le souvenir d’une « démocratie populaire ». « Ce n’est pas un hasard, confirma un de ses collègues, si le référendum est la procédure la plus prisée par les dictateurs [1]. » Et le président du Parlement européen, M. Hans-Gert Pöttering, concluait : « Le “non” irlandais ne peut pas être le dernier mot [2]. » Un deuxième référendum interviendra donc sur le traité de Lisbonne, puis peut-être un troisième : à Dublin, on votera jusqu’à ce que « oui » s’ensuive puisque ce sont les Etats dont les électeurs n’ont pas été consultés une seule fois qui le réclament...

Les Irlandais sont coupables ! Ingrats, égoïstes, populistes, ils peinent à se hisser au niveau de générosité et d’abnégation de leur classe dirigeante. Sauf quand, en lui confiant le pouvoir, ils lui donnent mandat d’engager des « réformes courageuses ». Mais, dans ce cas, ils ne revotent pas. En cela, ils sont d’ailleurs très européens.

Un ressort s’est cassé. La marque Europe n’a cessé de s’étendre et de se vendre en évoquant la paix, la prospérité, la justice, l’égalité. Elle a confectionné de belles affiches avec un ciel très bleu et des enfants qui se donnent la main en dansant ; elle dispose d’un essaim de journalistes et d’artistes au militantisme infatigable ; des colloques, des réunions, des subventions produisent de l’Europe aussi sûrement que des moulins brassent du vent. Mais ses couleurs, nul ne les agite. Son identité paraît à ce point évanescente que, lorsqu’elle imagine une monnaie commune, le seul visage imprimé sur ses billets est celui de la vie chère.

L’Europe parle de paix, mais s’engage dans les guerres de l’armée américaine. Elle parle de progrès, mais organise la déréglementation du travail. Elle parle de culture, mais rédige une directive, Télévision sans frontières, qui multipliera la fréquence des spots de publicité. Elle parle d’écologie, de sécurité alimentaire, tout en levant un embargo de onze ans sur l’importation de poulets américains préalablement immergés dans un bain de chlore [3]. Enfin, elle parle de liberté. Et entérine une « directive de la honte » prévoyant que les étrangers en situation irrégulière pourront être placés en rétention pendant dix-huit mois avant d’être expulsés.

Tenir la promesse européenne imposait d’harmoniser par le haut : libertés, droit social, fiscalité progressive, indépendance. Au nom de l’unification, on a fait le contraire et raboté les gains des Etats les plus avancés. Et c’est la détention prolongée, le travail de nuit étendu aux femmes, le libre-échange, l’atlantisme. Un tel tropisme a fini par enfanter une Europe sociale ; c’est celle qui dit « non ». Observant qu’en Irlande les femmes, les jeunes de 18 à 29 ans, les ouvriers, les employés ont massivement rejeté le texte qu’on leur proposait, l’hebdomadaire The Economist ironise : « Un collège électoral proche de ceux du XIXe siècle, c’est-à-dire réduit aux propriétaires âgés de sexe masculin, aurait produit un “oui” massif au traité de Lisbonne [4]. » Quelle Europe espère-t-on construire sur un retour au suffrage censitaire ?

monde-diplomatique.fr


[1Respectivement M. Jean-Louis Bourlanges sur France Culture, le 22 juin 2008, et M. Alain Lamassoure dans Le Figaro, Paris, le 16 juin 2008

[2Le Monde, 17 juin 2008

[3M. José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, a expliqué que « mettre une barrière à ces importations serait jugé incompatible avec les règles du commerce international », L’Express, Paris, 19 juin 2008

[4The Economist, Londres, 21 juin 2008


Commentaires

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Irlande
mardi 22 juillet 2008 à 05h45 - par  Gilles LECOQ

Bonjour,

Notre "bon" Président, Nicolas S., dit le "bienheureux", depuis son intronisation au Poste de Super-Président de l’Union des Etats d’Europe, U.S.E en résumé, a donc daigné se rendre en Irlande, ou il voulait apporter la bonne parole aux foules qui ont, certainement là aussi dans un moment d’égarement comme en France et aux Pays Bas en 2005,osé refuser d’entériner le Traité de Lisbonne !!
Honte à vous, Peuple ingrat et ignare, sûrement, pour ne pas avoir senti de suite toute la "modernité sociétale" de ce texte.
Celui-ci nous promettait des lendemains qui chantent, avec des luminions allumés en permanence dans nos capitales pour éclairer de notre joie et de notre bonheur le reste du Monde !!
Les U.S.E allait démontrer quelles avancées humaines et sociales découlaient de ce Traité, avec un seul Maître-Mot, Libéralisme Total, Déréglementation à outrance de toutes les barrières de protection de l’individu que ce soit en matière d’Emploi, de Sécurité Sociale, de Santé, ou seuls les Employés Modèles, susnommés Nouveaux Esclaves, mais ceci en catimini, pourraient bénéficier de quelques largesses patronales, autrefois appelées "salaires",en échange d’une totale et entière soumission à ses propres prérogatives.
Liberté ,bien évidemment, reste le Mot-Clef de ce Mini-Traité, Liberté de circulation des Capitaux, sans aucun contrôle bien sûr,Liberté de Délocalisation des Emplois quand ceux-ci reviendraient "trop onéreux" pour la Bourse, Liberté de ficher l’ensemble des agitateurs et "mauvais éléments" de cette Europe du Bonheur Eternel, Liberté enfin d’ériger des barrières tout autour de cet ilôt de Prospérité Commercial, ou l’on ne désire pas que certains "estrangers", notamment noirs, chinois, maghrébins, pauvres de surcroît, ne viennent, de par leur simple présence, gâcher le Paysage Idyllique de cette Europe Blanche !!
Nous avons réussi, en quelques décennies, à transposer sur ce Vieux Continent, un Système Économique totalement arbitraire, et un type de Société qui n’est pas sans rappeler les "belles heures" d’une Afrique du Sud, ou,ici, l’Apartheid se "jouerait" entre riches et pauvres, félicitations donc à tous ces promoteurs dignes d’un Valéry Giscard d’Estaing, Président de la Ligue des Auteurs de Traité, à destination unique des Nanti(e)s.
Et si les référendums sont du fait des dictatures,comment appeler alors tout un Ensemble de Systèmes Economiques qui placent ses propres populations dans un tel état de précarité, de pauvreté et de misère sociales, intellectuelles et tout simplement humaines ???
Un joyeux Royaume, ou les Nains sont Rois et Blanche-Bruni Princesse du Bal ??
G.Lecoq.

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