Gourgouret 43

lundi 4 février 2008
par  Jean-Jacques Cayre
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Gourgouret 43

Chapitre quarante-troisième

Le chapeau de Farissou 2

… Je vois non loin le début d’une déclivité que j’avais aperçue hier. La pente devient plus abrupte et débouche sur une étroite saignée creusée par un oued lors d’un orage. Je suis son lit desséché. J’ai du mal à avancer tant il est étroit, encombré de caillasses et de souches amoncelées.
Le torrent a foui le flanc de ce goulet. Je peux m’abriter du soleil dans une sorte de petite grotte.
J’ai faim.
J’ouvre le tyrolien. Du fromage de chèvre sec, des olives, de l’ail, une fiole d’huile d’olive, du pain, un thermos de vin de la vigne de mon grand-père.
Je me souviens avec une intensité qui me brouille le réel des casse-croûte avec mon grand-père après qu’on eût travaillé la vigne. Le partage du pain. C’était la même odeur, la garrigue, avec en plus les effluves acidulés des feuilles de vigne surchauffées.
Et le goût. Le fromage, l’ail, l’huile d’olive, le pain. Un goût granuleux de pierre léchée et de troupeau avec un bouc qui passe.

Je rêve. Je repense à la vigne et à l’oliveraie. Il faudra s’en occuper.
J’ai bu tout le vin. Je m’endors.
Je me réveille, un peu perdu. La nuit est tombée.
Comment le temps a-t-il passé si vite ? Je ne sais plus très bien où je me trouve.
La nuit s’est insinuée comme une eau calme pour envelopper tous les détails de la garrigue, en silence.
Elle flotte maintenant au dessus, étalée, matérielle, amie des ombres et des bêtes.
Un mince fil demi circulaire, laiteux, a pris place, immobile, parmi les diamants fixes des étoiles. La nouvelle lune.
Je sors de ma tanière, mets mon chapeau, gravis la pente du goulet et me trouve à la surface, debout dans la garrigue, de plain-pied avec le ciel.
Je me mets à marcher, m’orientant par rapport à l’étoile polaire.
La garrigue dort, faiblement éclairée par le fil de lune, assez pour discerner les sentes.
Tout est silence, à part quelque oiseau dérangé dans son sommeil ou son guet. On entend parfois un froufroutement à peine perceptible.
Le présent s’égare. Des souvenirs tirés par le doux clair de lune glissent dans ma mémoire.
Je repense à un parent âgé qui était chez les fous. Un grand-père au très beau visage, les cheveux blancs et longs. Il ressemblait à Don Quichotte.
J’avais voulu l’embrasser, mais il me tint à l’écart et me dit :
"Hospitalité, Monsieur le Professeur, je vous présente mes hospitalités. Je suis heureux de votre présence et espère que vous resterez parmi nous. Votre auditoire aura tout pour plaire
à Madame Mère, une Sœur auxiliaire que j’ai connue à Lambaréné. J’étais l’assistant du Docteur Schweitzer.
"
Quand je l’ai quitté, je revois encore ses yeux, de beaux yeux gris enfoncés dans des orbites mauves surmontées de grands sourcils blancs.
Il me regardait fixement avec une tendresse infinie.
Je me suis senti très proche de lui.

La nuit m’embrouille.
J’écoute la garrigue dormir. Un chien aboie dans le lointain. Un autre lui répond. Un avion très haut laisse dans les étoiles un murmure de moteur affaibli. Passent des lucioles phosphorescentes.
Un cri.
Un froissement d’ailes lourdes bat l’air et tape sur le sol. Une chouette. Un couinement. Une musaraigne s’est faite prendre.
La garrigue sent le miel. Les étoiles sont devenues plus grosses et perdent de leur éclat.
Elles pâlissent de plus en plus. L’aube pointe.
Quelques oiseaux se mettent à chanter doucement, des pioupious brefs, des cui-cui à peine perceptibles.
Un début de clarté étend une lueur mauve.
Un lièvre, oreilles dressées, lève haut la tête au dessus d’un romarin et me voit. Étonné, il bondit à la verticale et part comme un kangourou.
Au loin, des hameaux sur le flanc des collines laissent échapper un mince filet de fumée blanche.
Un avion, là-haut, utilise encore ses lumières clignotantes, atténuées par une frange étincelante sur l’aluminium de la carlingue.
Le jour se lève.
Une nappe de cuivre a givré la pointe des arbustes et des tiges. La garrigue devient une forêt de candélabres d’or.

C’est alors que je perçois un argousier, arbuste assez haut aux feuilles pointues et aux épines argentées.
Je suis passé là hier.
Mon chapeau.
Le vrai, le chapeau de Farissou, s’est accroché aux branches de l’argousier.
Je suis fou de joie.
Je le place sur ma tête.
Je mets l’autre chapeau dans le tyrolien, il peut servir.
Je remonte à la voiture.
Je chante un air que chantait mon grand-père :

"Ils sont dans les vignes les moineaux
Ils sont dans les vignes les moineaux
Ils ont mangés les raisins
Ils ont laissé les pépins
AH Ah Ah ! Ah Ah Ah !
"

Je vois Uzès au loin flamber blanc autour de sa cathédrale dressée carrée dans la lumière.
Un brouillard bleu d’été luisant et sec ronge les maisons. La ville s’évapore et vacille.
Mon chapeau retrouvé, je décide de rendre visite à la vigne.
Je gravis une suite de monticules arides et pierreux, parsemés de plantes odorantes.
Quelque olivier très ancien dresse son tronc décharné et ses bras écartés, témoin d’un passé cultivé depuis lors abandonné.
Un petit mas, un peu délabré, s’étire à flanc de colline. Le mas de la vigne de Farissou, où je vais habiter.
Il rampe, blanc et aplati, la toiture rousse dans les lavandes mauves.
Quelques pins parasols se dressent, vert éclatant au-dessus de la toiture usée.
Le ciel, contenu par les arêtes des murs étincelants, a pris un bleu vernissé de céramique.
La vigne est là, au dessous, sur une série de terrasses.
Les clarines des moutons dispersent leur timbre léger dans l’herbe rase.
À l’angle du mas, un jardinet. Dans un coin, un laurier. Chauffées par le soleil ses feuilles livrent un arôme de poivre et de girofle.
Je vais travailler la vigne. Je peindrai plus tard.
Je suis heureux.
J’ai retrouvé le chapeau de Farissou.

FIN

© Copyright – J.J. Cayre 2007 – Tous droits réservés


Commentaires

Gourgouret 43
jeudi 14 février 2008 à 15h53

Merci Monsieur CAYRE pour ce beau récit. Votre histoire est celle que je lisait en priorité lorsque j’ouvrai le site d’altermonde.Les images, les saveurs et les senteurs de la Provence que vous racontez avec tant de poésie me faisait partir en vacances. Vous m’avez bronzé l’âme et le coeur et j’ai plein de chaud en dedans.
Grâce à vous, j’ai réussi à faire lire mon homme, ce qui n’est pas une mince affaire.
Je guette votre prochaine histoire.
Bernadet

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Gourgouret 43
jeudi 7 février 2008 à 01h05 - par  nany

je recommence à écrire ce "message" pour la xième fois ,et celà commence à m’agacer sérieusement ,mais ce problème n’est imputable qu’à mon ignorance des relations sur internet ,donc ,je disais et redis que je fus et demeure séduite par l’histoire narrée ,et tout ce qui s’en suit !...(le don du narrateur et ecrivain OH,combien !...)mais ,je m’insurge ,cette " histoire " n’est pas finie ,je sais que la suite existe ...en fait ,j’ai horreur du mot "fin" alors ,j’attends la suite...

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Gourgouret 43
jeudi 7 février 2008 à 00h36 - par  nany

Ah non ,ce n’es pas fini ,je proteste !...ce n’est "que" le commencement d’une autre histoire ,dont j’attends avec énervante impatience le déroulement ...il reste encore tant et tant de "choses" à dire et ecrire , merci de continuer à ...raconter l’histoire de...?!...merci pour "je" et tous les autres. N ...et ses frères !!!

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