Gourgouret 42

jeudi 31 janvier 2008
par  Jean-Jacques Cayre
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Gourgouret 42

Chapitre quarante-deuxième

Le chapeau de Farissou

J’ai perdu mon chapeau dans la garrigue.
J’avais laissé ma voiture au bout d’un chemin de terre, à deux ou trois cent mètres de là.
Comme souvent j’ai pris mon chevalet, mon siège pliant, ma mallette avec les tubes de peinture et un châssis entoilé pour peindre dessus.
Car même si je ne copie pas la garrigue à proprement parler, j’ai besoin pour l’évoquer en peinture, d’être plongé dans sa lumière, ses odeurs, sa chaleur, son aveuglante réalité.
Il y a toujours un bosquet de chênes verts pour offrir un peu d’ombre.
Je m’installe et je peins, parfois plusieurs heures, parfois moins. J’ai toujours mon chapeau.
Pas n’importe quel chapeau.
Le chapeau que m’a légué mon grand père Farissou.
Il l’avait acheté au marché à Uzès, quelques jours avant sa mort. Il a eu une attaque en revenant de sa vigne. On l’a trouvé appuyé contre un talus, l’air paisible.
Il avait beaucoup plus de quatre-vingt ans.. Mais à le voir toujours de bout, solide comme un roc, on avait oublié son âge.

Il m’a laissé sa vigne, son oliveraie, des terres, un petit mas un peu délabré et son chapeau, auquel il tenait beaucoup.
Un chapeau de feutre spécial, inusable, marron clair comme la peau du ventre de certains chevaux. Il protège du soleil sans chauffer la tête.
Je ne sais pas comment j’ai pu le perdre.
Attiré par des bleus et des blancs intenses qui vibraient au dessus du maquis, ne semblant être ni des morceaux de ciel ni des mirages, mais des carrés de peinture pure, j’ai eu envie de m’enfoncer un peu dans la garrigue, jusqu’à les toucher.
Heureusement je portais mon chapeau car le soleil était terrible.
Je me suis un peu perdu mais j’avais des repères. Une colline, en particulier.
Fatigué, je me suis allongé sous des arbustes, à l’ombre. Il y avait un peu d’air. Je me suis endormi.
Quand je me suis réveillé, le soleil allait se coucher.
Je me suis dépêché de rejoindre mon chevalet, j’ai dû batailler pour retrouver le bosquet de chênes verts.
Je suis enfin arrivé.
C’est là que je me suis aperçu que je l’avais perdu.
Je ne pouvais fouiller la garrigue en refaisant le parcours en sens inverse. J’aurais été pris par la nuit.
J’ai embarqué mon matériel, je l’ai mis dans la voiture et je suis rentré chez moi, décidé à revenir chercher mon chapeau dès l’aube.
J’ai mal dormi. Je craignais qu’une bête le déchire ou qu’une tornade l’emporte, ou un orage.

Au petit matin, j’étais sur les lieux, avec un autre chapeau, un chapeau ordinaire.
J’avais pris un sac tyrolien avec dedans un casse-croûte, de l’eau et des citrons au cas ou je mettrais du temps à retrouver le chapeau de Farissou.
Je me faufile dans la garrigue, le thym écrasé exhale une senteur envahissante de poivre et de miel. Le soleil ne va pas tarder à chauffer.
Il faut mettre de l’ordre dans mes pensées, trouver le bon trajet.
Je m’assois sur un tertre poudré de fragments de mica et d’ocre sèche. Mon attention est attirée par un excrément encore frais et luisant, brunâtre, posé par un renard sans doute, sur une pierre plate. Il est méticuleusement enroulé sur lui-même comme au sortir d’un moule.
J’évite de justesse de poser la main dessus.
J’entends le bruit saccadé, lointain, d’un hélicoptère.
Je vois alors l’excrément se déplier lentement. Un tube dodu et écailleux noir et brun orné de stries anguleuses jaunâtres glisse sans se presser vers des broussailles proches.
La chose a deux extrémités. L’une est obtuse et aigue. L’autre, à demi dressée, ressemble à un losange élargi à sa base et tronqué net à sa pointe, comme le mufle retroussé d’un caïman.
Une vipère.
Brusquement, un battement précipité de nervures et de plumes froissées jaillit d’un promontoire. Une compagnie de perdreaux vient de prendre la fuite.
Comment retrouver mon chapeau dans cette mer étale de végétaux entremêlés, gris et uniformes.
Je marche.
Je reconnais enfin quelques touffes de carline, sorte de chardon étoilé argenté, apparemment desséché mais en fait bien vivant, que j’avais remarqué hier.
La chaleur devient suffocante.
Le sol commence à vibrer sous les nappes palpables de ce gaz brûlant qui flotte autour des pierres.
Je scrute chaque mètre de broussaille.
L’odeur puissante des aromates, la fatigue, une certaine oppression et l’évaporation de l’air en flammèches incandescentes font de ce maquis un vertige au sein duquel je ne dois pas m’abandonner.
Trouver de l’ombre…

(À suivre…)

© Copyright – J.J. Cayre 2007 – Tous droits réservés


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