Gourgouret 41

lundi 28 janvier 2008
par  Jean-Jacques Cayre
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Gourgouret 41

Chapitre quarante-et-unième

La Crète 4

…Après avoir marché peut-être une heure, j’aborde un chapelet de verdure. Un ruisseau coule, glissant sur les racines des arbres et autour des blocs erratiques, polis et usés, que l’eau vive contourne en remous transparents.
J’ai une sensation paradisiaque. plein d’oiseaux chantent dans le feuillage.
Boire, plonger ma tête surchauffée au milieu des galets brillants ou des dalles immergées.
Mais j’ai prévenu mon amie que je venais dans la matinée. Nous reviendrons au ruisseau si elle veut.
Une bâtisse s’étire à flanc de colline, au dessus du vallon. Elle rampe, longue et aplatie, blanche dans les lavandes mauves, en bordure d’un hameau aux maisons de craie, carrées et dispersées.
Quelques grands arbres, des pins, des cyprès et des eucalyptus se dressent, vert éclatant ou gris argenté, au dessus des toitures.
Le ciel, contenu et cadré par les murs claquant de blancheur, a pris en ces endroits un bleu soutenu de faïence vernissée. La chaleur vibrante en fait du minéral fondu.

Sous cette géométrie bleue, un grand jardin désordonné abrite fleurs et légumes.
Un âne broute à côté dans les chardons étoilés. Une sorte de pigeonnier ocre clair niche dans une touffe de lauriers : la maison de Maria.
Elle est étudiante à Athènes, en vacances en Crète.
Il est encore tôt. Je m’assieds non loin de la clôture du jardin. Le sommeil me prend et je m’endors, la tête dans les romarins.
Je suis réveillé en douceur par une main qui effleure mon visage.
Maria est assise à côté de moi : Elle m’a vu arriver, puis m’endormir.
Elle a préparé du café.
Je lui parle du ruisseau, de mon envie de m’y baigner. "Allons nous promener, Zan-Zak".
Nous descendons vers le vallon. La chaleur et le chant incessant des cigales nous enveloppent de moiteur. Nous nous dévêtons pour nous rafraîchir.
Les feuillages dessinent sur son corps des ombres éphémères qui le rendent mouvant, irréel. Je vois sa peau mate, ses formes ourlées de nerfs et de rondeurs tendues, sa toison sombre et carrée plaquée comme un bouclier de guerre.
D’un geste provoquant elle enlève le filet qui tient ses cheveux groupés et une crinière noir bleuté tombe éparse sur ses épaules nues. _ Sa poitrine soulevée dresse deux mangues de chair..
Je rince son corps avec des herbes et des mousses trempées dans l’eau. Elle rit et se met à courir. Son corps luit comme une sculpture africaine. Je la rattrape et l’embrasse.
Nous nous allongeons dans un gué pavé de galets limpides. L’eau fraîche glisse sur nos corps.
Le sable de la berge nous fait un lit pour nous aimer.

Quand nous rentrons la chaleur est devenue intense. L’air grésille. Le chant des cigales semble être l’air lui-même qui stridule en zigzags au dessus des lavandes.
La maisonnette et sa fraîcheur nous attirent.
La chambre est petite et les volets mi-clos en font une chapelle. Le lin des draps est d’une douceur de mie de pain pour nos peaux raclées de soleil.
Nous irons avec des amis ce soir en ville. Grillades de mouton, vin résiné, lyras, chants de l’île accompagnés à la lyra, sorte de violon tenu vertical sur les genoux. Et danses, bien sûr, "syrtos kalamatianos" en particulier.

D’un monticule au dessus de la maison on voit la ville, au loin en bord de mer, flamber blanc au pied de sa tour dressée dans la lumière et l’eau des pierres, assise comme un sphinx rectangulaire sur l’austérité des toitures plates.
Un brouillard d’été luisant et sec ronge les angles des bâtisses. Les verticales mordues et détruites, la ville flotte et vacille dans un tremblement immobile.
Elle rêve.

Le lendemain nous prenons le car pour Khora Sfakion. On voit la mer, à l’eau profonde, violet foncé. Les franges d’écume en surface semblent des écailles de nacre vivante mêlant morceaux de ciel et poissons argentés.
On arrive en vue de la citadelle accrochée à des parois abruptes. Des pans entiers de roche rouge plongent dans la mer d’organdi leur fonte surchauffée.
La ruelle est pavée de dalles bombées.
Les maisons aux murs crépis à la chaux renvoient la vapeur brûlante des pierres.
Les bâtisses penchent, instables, deviennent obliques et, perdant leur assise, chancellent.
L’air blanchi cingle les façades.
Une vigne sulfatée de bleu se décalque sur le plâtre et se dissout dans la lumière.
Le ciel découpe en carrés verticaux des fragments qui tombent dans la rue.
Des feuilles d’ombre mauve flottent autour des tables où des personnages assis discutent en sirotant un ouzo à odeur d’anis et de cannelle dans un verre rempli de glaçons.
Un calvaire orthodoxe, dolmen angulaire surmonté d’une voûte de chaux est fiché sur le sommet d’une toiture en terrasse.
Il tranche crûment sur l’huile sombre de la mer immobile et bleue.
Le flanc des terrasses et les digues rectilignes tracent des barres éblouissantes soulignant l’outremer intense de l’eau.
Maria me sourit. Nous nous tenons par la main. "Tu adores ce pays et tu le comprends, je vois toi aimer". Elle reste encore quelques jours. Elle reviendra cet été.

Loin, estompées, mais proches peut-être, les montagnes flottent dans l’air.
Tout cet étrange me semble soudain très familier. J’ai la sensation très forte d’avoir connu ce pays dans des temps anciens...

(À suivre…)

© Copyright – J.J. Cayre 2007 – Tous droits réservés


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