Gourgouret 40

jeudi 24 janvier 2008
par  Jean-Jacques Cayre
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Gourgouret 40

Chapitre quarantième

La Crète 3

… Nous entrons dans le centre ville. Quartiers plus chics. Sans tape-à-l’œil. Immeubles simples, cubiques, blancs, avec terrasse et vastes ouvertures, balcons vénitiens, portes cochères et cour intérieure.
La maison de Giorgos.
Le père, distingué, responsable d’une agence de navigation, cheveux en crinière poivre et sel, beau visage fin, œil vif.
La mère, grands yeux noirs et cheveux noirs maintenus par un chignon, profil égyptien ou hindou, teint mat. Français impeccable.
"Jean-Jacques, notre fils, heureux de faire ta connaissance".
À table !
Des olives marron foncé, énormes, luisantes, à odeur de bouc. La salade, coupée menu, mêlée à une espèce de roquette, au goût de fer.
Le poisson cuit à la sauge, nappé d’huile d’olive et de citron. Les Khortas, tiges et fleurs de brocolis sauvages, filaments fondants et savoureux, huile d’olive et citron.
Le vin, âpre, au goût de silex frotté et de violette froissée, collant au gosier comme du jus de raisin. Enfin, un café de poussière brune qui avec l’eau bouillante fait un jus de grain torréfié.
Des loukoums, de la gelée de fleurs.

L’après-midi on va à Cnossos. Soleil, poussière, lumière blanche, le vent, l’entrée du palais, irréalité du passé, imaginaire de craie et de pans de murs mordant le vide. Dalles blanches des ruines de la capitale dévastée.
Dessous fument les mystères que refusent de donner les ruines usées par le soleil. Ce cimetière ouvert n’a plus de creux pour les tombes, c’est un entrelacs de replats. Je n’arrive pas à imaginer le passé.
Une femme de profil aux cheveux de serpent à sonnette implore d’une main védique un ancêtre de Vishnou atterri à Sumer puis débarqué en Crète. Les chapelets de corail enroulent sur sa tête les souvenir des récifs océaniens. Son visage d’algue est éclairé par un œil d’huître perlière.
Les dictames velus aux douces feuilles argentées vibrent sur place dans l’air brûlé.
Leurs effluves de poivre chaud, de miel acide et de thym écrasé tournent autour des pierres chauffées à blanc, endormant les lézards d’un opium de velours.
Des troupeaux de lavande broutent les pierres bleues. L’air devient immobile et s’évapore en flammes de cyprès.
Le temps n’est que présent.
Le souvenir est érodé par le vent blanc de sel et de plâtre, les aromates, l’instant, les olives, les poissons, les cafés, où regardent passer les vivants d’autres vivants causant, jouant aux cartes ou lisant un journal, ou rêvant. Les épices et le vin résiné du passé sont bus par le présent.
On rentre. Je ne connaîtrai rien de Cnossos, si ce n’est un mugissement qui ne nous parviendra jamais.

On ira voir Phaistos peu de temps après. On descend du car avant les ruines. On se trouve soudain au bord d’un océan de terres cultivées. La Messara.
Plaine creuse, infinie, irréelle. Des moulins partout aux ailes d’églantines d’une blancheur de linge. Les jardins s’illuminent de rigoles d’argent où glisse l’eau limpide. Les herbes à leur bord lavent leurs racines rincées par le courant. L’esprit de la terre devenu fluide irrigue la Messara.
On se croirait transporté des siècles en arrière au temps de Sumer.
Les oliviers d’argent déchiquettent la plaine. La Messara tourne, tourne sans cesse autour de son cratère immense, vert tendre mêlé de gris cendré, à la recherche de sa gravité.
Plus loin Phaistos sera noyé dans son propre océan asséché. La lumière envahissante fait circuler dans les méandres creux des tourbillons de souvenirs, un précipice de mémoire.
Mon ami Giorgos rentre en France. Les vacances s’achèvent. Je le retrouverai ici aux vacances de Pâques, puis cet été.
Je reste.
J’aurai perdu une année de beaux-arts pour trouver une forme d’art de vivre.

C’est en mars que je retourne vers la mer d’Égypte.
Des muletiers m’ont emmené avec eux.
On a chevauché une partie de la nuit. C’est l’aube. Le soleil laisse émerger un filament demi-circulaire rouge. L’ambre et le cuivre glissent sur la mer. Des oiseaux de feu passent au dessus des roseaux, étincelants.
L’âme du monde est en train de naître.
Soudain une sphère orangée dépasse de moitié l’horizon. Les arbustes qui dormaient enveloppés d’une ouate grise sont transformés en candélabres d’or.
Chaque brindille devient distincte, chaque herbe, chaque chardon s’embrase silencieusement d’un feu minéral.
Je prends congé de mes guides, après avoir avec eux bu un café et mangé du fromage de brebis.
Je me dirige vers un vallon où habite une amie.
Le sol commence à vibrer sous les nappes palpables d’un gaz brûlant qui flotte autour des pierres.
Les hameaux s’éveillent. Les clarines des moutons et des chèvres se dispersent dans les buissons, les dictames aux paupières de cendre et les iris sauvages aux yeux de pervenche dissipent l’aube.
L’odeur puissante des aromatiques, la fatigue, l’évaporation de l’air transformé en milliards de flammèches incandescentes crissant sur elles-mêmes, font de ce maquis un vertige…

(À suivre…)

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Commentaires

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Gourgouret infini
dimanche 27 janvier 2008 à 12h15 - par  leo

Des fois, comme avec ces deux derniers textes surtout, je suis envoûté et me perds dans cette littérature où les mots ont en plus des sons, des odeurs et des couleurs ennivrantes. Je rêve d’en lire sans cesse, la journée entière, de cette prose nostalgique au rythme infini.
Léo

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lundi 28 janvier 2008 à 15h36 - par  Michel Berthelot

Merci, Léo, pour ces quelques jolies et gratifiantes phrases de ta part qui attestent que ce texte à l’heur de te charmer...

Je transmets, bien sûr, cela à notre auteur qui, comme l’énonçait si joliment Michel Tournier dans La goutte d’or, "saura assurément en faire son miel"...

Michel

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