Gourgouret 39

lundi 21 janvier 2008
par  Jean-Jacques Cayre
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Gourgouret 39

Chapitre trente-neuvième

En Crète 2

… On glisse encore une heure. Les montagnes nous entourent, proches.
Le golfe de Patras, puis celui plus large, de Corinthe.
On somnole dans l’air vif du pont claqué par des étincelles d’eau.
Soudain : "Le canal de Corinthe", me dit Giorgos.
Je vois, face à notre bateau, se dresser deux immenses parois d’un blanc éclatant.
Elles partent du fin fond du ciel et barrent tout le canal. Le bateau ne passera jamais.
Pourtant, les gens accoudés au bastingage ne paraissent pas surpris.
Le navire est devenu minuscule.
Les parois avancent. On peut toucher leur peau crayeuse et leurs hanches vertigineuses.
Je réalise alors que je me suis trompé.
Cette écluse pyramidale est en fait une géante nommée "Corinthe".
Elle serre, dans le canal de son ventre, notre navire.
Je suis rassuré.
Cette entrée en Attique était prévisible.
La géante éblouissante entre dans l’eau calme de Salamine et accouche du navire.
Puis en silence, cette parturiente pharaonique revient se loger dans l’isthme de Patras.
Personne ne s’est aperçu de rien.
Je me retourne.
Elle est redevenue deux parois, dressées, immobiles et impénétrables.
Devant nous, la surface outremer de la baie d’Athènes.

On vogue sur une huile bleue.
D’autres bateaux. Des voiliers. Une agitation sur la côte. Des barques à moteur. Des pêcheurs. On n’a pas eu le temps de réaliser. On arrive au Pirée.
Des immeubles d’acier se déplacent.
Des quartiers entiers d’une ville flottante. Des grues. Des avions. Une flottille innombrable.
Tout s’agite, sans se presser vraiment, mais en circulant de tous côtés.
Le port. Les quais. Nous parviennent des bribes d’un langage rapide, doux, clair et musical. L’athénien.
Au loin, des collines légendaires, éclatantes de blancheur.
La vapeur sur Athènes, inattendue, un peu grise dans la pureté des lointains.
Giorgos est pressé d’arriver en Crète.
"On visitera Athènes plus tard", me dit-il.
Taxi. "Bonzour la France" "Kal imèna", dit Giorgos. "Pamé sto aérodromo sas parakalo".
On file à l’aéroport. Virtuose, le taxi fait un gymkhana époustouflant, au milieu des passants, des motos, des chaises devant les cafés, des agents de police. On arrive en trombe à l’aérogare. On croirait qu’on aura juste le temps de sauter dans l’avion.

Il part dans une heure. On prend un café. On attend. On monte dans l’avion. Un bimoteur. Il fait beau, limpide.
Adieu l’Attique, on se reverra, c’est sûr.
Encore du bleu. On est en plein dedans.
Dessous, traversée de lagons transparents, la mer, striée d’écume.
En haut, le ciel ébloui par les lueurs d’aluminium des ailes de l’avion.
On s’endormirait dans le cristal.

D’un seul coup je vois, dressée, une chaîne de montagnes. Elle couvre la pénéplaine. Le littoral s’étire, vert et violet, tandis que les tables de la loi de la montagne d’acier et de volcans fondus écrasent l’île.
C’est la tourelle dominatrice d’un porte-avions géant dont seul le plancher surnage.
Le mont Ida domine en neige bleue son troupeau de minotaures pétrifiés et regarde loin et haut vers le Kilimandjaro.
On pique vers le sol.
Les vagues d’écume semblent faire un tapis de mousse à notre avion hydroglisseur.
La tôle vibre. Le bimoteur tressaute comme une vieille machine à laver en plein essorage.
D’un seul coup le terrain se dresse, face à nous, de terre ocre rouge.
On va atterrir dans les dunes. Non. L’avion s’arrête. On attend. Le silence s’est fait. Puis les voyageurs parlent, un peu, davantage, enfin beaucoup. On sort.

Une odeur d’Afrique, d’Égypte. Le vent salé aux senteurs de caroube et de purée de dattes nous avertit que l’Europe est loin derrière nous.
Nous sommes à la partie la plus avancée de l’Afrique. On entend un dialecte étrange, avec des "tché", des "rhah", des "ché". Adieu les hellènes. On est en Atlantide, gutturale.
Une voiture nous attend.
On arrive à Héraklion. Odeurs d’algues et de poisson, de purée d’olives et de cannelle.
Un monceau de maisonnettes blanches aux murs arrondis, étincelants de plâtre. Petites cours, terrasses. Palmiers. Jardinets crissant d’air et de lumière.
La banlieue. Des vélos, des piétons, des motos, des vélomoteurs, des mulets tirant des charrettes. La voiture fait du slalom au milieu des chariots, des enfants, des ballons, des vieillards, des chiens, des barques tirées par des voitures, des autobus verts, des Touaregs sans dromadaires mais en turban noir, et en bottes de cosaque, avec des moustaches noires horizontales faisant presque le tour de la tête. Des montagnards hauts et fiers, à pied ou sur une mule.

Autour et partout, d’autres hommes. Plus petits, vifs, énergiques, aux cheveux bouclés, basanés, aux moustaches plus courtes, causeurs, nerveux comme des chats, aux yeux pétillant d’esprit, les hommes du littoral, pêcheurs pour la plupart…

(Àsuivre…)

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