LA LUMIERE ET LA MORT (1)

samedi 23 avril 2005
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En 1309, il était normal de croire en Dieu, ce n’est donc pas l’auteur qui s’est converti. Ses héros, pour croyants qu’ils soient, sont un peu hérétiques... ou initiés. Allez savoir ! Bien avant Marx, ils espéraient en un monde meilleur.........

* * *
LA LUMIERE ET LA MORT

Chapitre 1

Les Cabriès avaient rentré les bêtes. Ils gardaient toutes les chèvres de Monclar et depuis toujours, ou du moins depuis longtemps, dès qu’un événement insolite se produisait, vite, ces coureurs de monts venaient mettre à l’abri des murailles, la richesse du village.

Combien de bandes, combien de troupes, combien d’armées étaient passées et passeraient dans cette vallée du Lot ? Combien avaient tenté et tenteraient le vol, le viol ou la conquête...

Les bêtes rentrées, le village fermait ses portes en haut de son mont. Les bourgeois tremblaient pour leur or, les paysans pour leurs champs, Les fem­mes pour leurs enfants, les clercs pour leur peau

Monclar, bastide franche, avait attiré des serfs en rupture de servage, des artisans, des bourgeois avi­des, chacun oubliant, effaçant, cachant ou gardant son passé, le passé de sa famille.

Les Cabriès étaient cathares, et, quittant les bords de leur rivière qui roule l’or, l’Auriège, ils étaient partie dure, étrange mais inséparable de ce bourg. Ils sentaient bien le diable pour les moines, mais ils savaient tant de choses sur les bois, sur les herbes ! Un peu rebouteux pour les hommes, un peu sor­cières pour les femmes ! Ils connaissaient l’heure de la première étoile et celle où la nuit meurt, l’endroit où sourd l’eau, l’eau qui guérit, cette eau méphitique dont la source bouillonne de bulles.

Les Cabriès savaient où va boire le sanglier, savaient pêcher la truite à la main dans le ruisseau clair. Ils avaient même appris d’un pèlerin qui suivait le chemin de Saint Jacques, à faire sécher la viande d’animal pour la retrouver l’hiver en temps de disette. Ils goûtaient les premiers les cerises sauvages, gaulaient les noix de Quercy, et le bois du partage communal faisait toujours dans leurs resserres, les tas les plus grands et les plus ordonnés.

Du plus lointain, les arrivants découvraient Monclar, vaisseau de pierre et de briques, dont les toits d’ocre rouge semblaient se coucher, s’accrochaient au sol, grim­pant au puy dans le cellier des remparts. Au fur et à me­sure qu’ils approchaient, surgissaient, détail précis, une grande demeure, restes d’un château démantelé.

Les Cabriès avaient rentrées les bêtes.

Mais l’équipage qui venait d’effaroucher les ber­gers, s’approchant dans les lacets du chemin, perdait tout aspect menaçant. C’était un Juif, ses carrioles, sa famille, ses hardes, sa rouelle et bien sur son sauf‑conduit.

La caravane fit halte sur la place des cornières.

Les cornières, ce sont ces arcades lourdes et massi­ves qui entourent le lieu où se tient le marché.

Les commères s’attroupèrent à peu de distance.

Tout village un peu important avait son ou ses Juifs Sainte Livrade, Tombeboeuf, Cancon, Castillonès, Montcucq. A Villeneuve, il y avait même près de la rue des Heaulmières­ une rue de la Juiverie. Putains et Juifs, toute la racaille parquée !

Le premier Capitoul de Monclar et le curé s’approchaient. L’autorité civile et l’autorité spirituelle ... !

Mais le curé savait manoeuvrer les bourgeois, et c’est souvent lui qui menait la bastide.

Dans beaucoup de villages, les conseillers se nommaient consuls, jurats, mais ici dans leur incommensurable vanité, tout comme à la grande capitale, tout comme à Toulouse, ils s’étaient nommés Capitouls.

‑ "Pour une nuit ou deux Monseigneur, une simple grange pour dormir, un peu de foin pour mes bêtes, nous paierons Monseigneur ... et de l’eau.

‑ Montre ton or !

‑ Monseigneur, un pauvre Juif n’a pas d’or, seulement quelques pièces de bronze et deux d’argent.

‑ Bon, bon ! Monsieur le Curé, nous serons charitables et nous abriterons ce Juif ‑le Capitoul se signa mais qu’il n’approche pas du puits ! (Il pourrait l’empoisonner)".

Le Capitoul s’adressa alors à Roumégous, un des Cabriès les plus miséreux :

‑ "Roumégous, tu tireras l’eau du puits pour le Juif et il te donnera un denier par seau, moitié pour toi, moitié pour la paroisse. Que Dieu la protège pendant le séjour du Juif !

Il se signa à nouveau.

Le Juif remercia obséquieusement le Capitoul, mais ayant compris que l’autorité ici encore était l’autorité religieuse, il tendit au curé un sauf‑conduit et le curé (qui savait lire) étonné dit au Juif :

‑ "Suis moi".

La femme du Juif et ses enfants restaient près des deux charrettes. Une mule recula et les bonnes femmes qui, curieu­ses, entouraient le groupe s’effrayèrent, s’éloignèrent de quelques pas, puis à nouveau revinrent détailler L’équipage..

Que dirent le curé et Mardochaï ?

Mardochaï avait un sauf‑conduit des Cisterciens. Depuis Bernard ‑Saint Bernard-­ l’ordre était une puissance et Bernard régnait encore par son influence après sa mort. Peut‑être la seule immortalité est-elle celle des conséquences ?

Peut‑être seuls les actes faits sur cette terre, par les influences qu’ils propagent, font que rien n’est pareil. Le simple caillou jeté à l’eau génère des cercles qui s’étendent et, oubliés, déjà loin, ont modifié le grand Tout de la calme étendue. Lorsque dans le monde un Saint Bernard de Cîteaux passe, des siècles et des siècles après, l’onde humaine en est marquée. Et puis, et puis, au nom de cette force, d’autres engendrent des choses et des êtres.

Un laissez‑passer des héritiers de Saint Bernard c’était un bon sauf‑conduit, même pour un Juif.

Saint Bernard fut l’arbitre des rois et des empe­reurs, Bernard qui devait envoyer les neufs chevaliers à Jérusalem à la recherche de l’Arche d’Alliance, Bernard qui faisait les Papes, Bernard la Lumière de son siècle, qui devait rayonner des siècles et des siècles.

Le curé sentait que le Juif n’était pas seulement l’hom­me au bonnet jaune, mais quelque homme dont l’aura resplendis­sait, renvoyant la lumière de Bernard de Cîteaux.

Le Curé fit appeler le premier Capitoul. Ce soir-là Mardochaï amena ses carrioles dans l’enclos de la maison du foirail.


Commentaires

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LA LUMIERE ET LA MORT (1)
mardi 10 mai 2016 à 09h38 - par  paris

La femme du Juif et ses enfants restaient près des deux charrettes. Une mule recula et les bonnes femmes qui, curieu­ses, entouraient le groupe s’effrayèrent, s’éloignèrent de quelques pas, puis à nouveau revinrent détailler L’équipage

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