Génocide : Masques... Monseigneur Antonio José Plaza

jeudi 20 décembre 2007
par  Cristina Castello
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Amen


Par Cristina Castello

Que voulez-vous la porte était gardée
Que voulez-vous nous étions enfermés
Que voulez-vous la rue était barrée
Que voulez-vous la ville était matée
Que voulez-vous elle était affamée
Que voulez-vous nous étions désarmés
Que voulez-vous la nuit était tombée
Que voulez-vous nous nous sommes aimés.
« Couvre-feu » Paul ELUARD

(Faire attention : cette entrevue est datée du 5 avril de 1984, ce qui est essentiel pour la lire correctement).

Pour ceux dont la vie de leur prochain n’est pas vraiment considérée comme telle, est jouée dans une partie des cartes ou sur une table de tortures, Monseigneur Antonio José Plaza est un personnage polémique.

un masque de l’horreur

Pour ceux dont la vie est Beauté, Mains, Amour, Nid, Anges, Dieu, Art, Joie, Bien Commun, l’Univers entier en communion, il est un masque de l’horreur.

Lié au militaire génocide Ramón Camps, on a toujours dit que, d’une certaine façon, il « a gouverné » la province de Buenos Aires.

« Façon » : manière, mode, style.

Je pense à façon-manière-mode-style. De croire. De créer. De construire. De rêver. De caresser. D’aider. De protéger.

Pour jeter des mouettes en l’air, des mouettes qui entrelacent des étoiles.
Pour dessiner à deux, la tendresse, le matin
Quand l’amour se réjouit aux tartines croustillantes, les yeux pleins d’amour.
Comme l’instant sublime qui précède le renoncement et le dévouement.
Du dévouement à la liberté.

Monseigneur-monseigneur ?— Monseigneur rit. Il rit ! Il rit puisque beaucoup de ceux qui sont personnes disparues «  se sont supprimés les uns les autres  », selon sa diabolique souris.
Il rit et l’énorme Victor Hugo de « L’Homme qui rit » lui aurait paru « subversif ».
Il rit puisque les forces génocides « n’ont pas tué le Père Hapon : ce dernier a quitté la ville pour aller au Sud du pays », ment-il. Il nie avoir dit à Amnesty International qu’il n’y avait pas de prisonniers politiques en Argentine.
Puis, se rendant à l’évidence, il rit, rit. Il rit, sous son masque effrayant.

Dieu aidant, il se peut que, dans quelques années, cette entrevue touche un cœur quelconque qui veuille crier, murmurer, clamer.
Pour que Nunca Más !
Plus Jamais.
Plus Jamais.
Plus Jamais

Rayons X C’est l’archevêque de La Plata depuis 1956. Dès lors, il exerça de l’influence dans le domaine éducatif de quelques provinces argentines. On le lia à la Banque Populaire de la Plata, liquidée par la Banque Centrale en 1964. Depuis le 11 novembre 1976 jusqu’au 30 décembre 1983 il fut l’aumônier de la Force Policière de la Province de Buenos Aires. La Police la plus génocide du génocide. La Police de la province de Tucumán et celle de la province de Cordoba avaient les mêmes caractéristiques. Il atteignit la hiérarchie de Commissaire Général. Il reçut ce grade du Chef de la Police, à l’époque Ramón Camps. Le nom qui guette l’âme. L’archevêque et l’homme qui guette l’âme se lièrent d’amitié. Et Plaza en est fier. Il est fier de son amitié avec l’assassin (C.C.)

Quelqu’un m’accompagne où il est. Cette personne semble être un membre des groupes de la répression. On traverse des corridors et des caves. Inquiétant. Effrayant.

Monseigneur m’attend dans son bureau et quand j’y arrive, il me sourit. Comme le ferait un bon prêtre. Comme un bon curé de campagne. Comme si Dieu comblait son âme. Comme s’il était vraiment un ministre de Dieu.

Il évite de parler de certains sujets, mais il fait référence à d’autres sans que je lui pose des questions.
Par exemple, il commente, tout en faisant l’innocent : « Ce cendrier, c’est Graiver qui m’en a fait cadeau (!)... c’est un ami ».

L’archevêque de La Plata supporte ma présence comme s’il était heureux d’être le personnage central de mon entrevue, chargée d’informations et de questions.

Mon amour de la vie et mon sens du devoir me guident dans le questionnaire.
Je sens la mort et les horreurs vécues par ces êtres humains qui sont mes frères et mes sœurs et que pourtant je n’ai jamais connus. Mais ils étaient des êtres humains, donc…

œuvre de León Ferrari

L’homme qui rit ne s’altère pas. Il se montre cordial et il veut me séduire par sa conversation. Il ne se rend pas compte que pour moi, ce sont les valeurs qui l’emportent.
Il ignore que le concept d’existence comme fait transcendant est inhérent aux valeurs et qu’elles sont immuables.
Il ne peut pas comprendre que mon étoile est la proue visionnaire de José Ingenieros.
Il me voit si jeune... et il me le dit. C’est pour cela qu’il me croit vulnérable à son rire de masque. Il rit puisqu’il croit en Dieu.

Nos dieux sont bien différents, Je ne comprends pas les dieux aux pulsions meurtrières. Et pourtant, il rit. Il paraît que c’est moi qui lance des grenades -les questions- et lui, des pétales de roses. (C.C.)

L’HOMME QUI RIT

- Monseigneur... Que pouvez-vous me dire de la démocratie ?

- Bon... moi, je vis tranquille, mais il paraît que le peuple non. Il n’en a pas l’habitude.

- Que pensez-vous de la « révolte » actuelle des mœurs (le « destape » espagnol) ?

- Que c’est une ordure ! Même si je m’en fous, comme pasteur de cette communauté je ne peux pas l’accepter.

- Pourquoi ?

- Tu as étudié l’histoire de Rome et de Carthage ? Bon, les carthaginois ont traversé les Alpes, sont arrivés aux portes de Rome et se sont adonnés passionnément « à la dolce vita ».

- Et alors ?

- Donc, les romains les ont chassés, car avec eux, c’était la débauche qui était arrivée.

Ceux-ci et ceux-là, ou les uns et les autres

- À l’heure actuelle, le pays sait comment les droits de l’homme ont été violés pendant les dernières années. Qu’en pensez-vous ?

- Je crois que la grande diffusion de ces faits peut avoir des répercussions négatives. Si ce que nous voulons faire, c’est soulager les esprits, il vaudrait mieux parler de ce qui est bon.

- Que peut-on trouver de bon dans le « Processus militaire de réorganisation nationale » ?

- L’idée a été bonne, très bonne, cependant la mise en œuvre a été inadéquate. Mais... je ne veux pas en parler. Mon travail concerne l’ordre spirituel : plusieurs travailleurs viennent me consulter comme à l’époque, faisaient pas mal de messieurs y inclut (le Général) Viola et son groupe de camarades.

- Vous n’avez pas précisé à quoi correspondait la bonne idée...

- Eh bien... ils voulaient rétablir la Constitution et la liberté. Le pays était en désordre et ils voulaient bien faire les choses. Ceux-ci aussi (il fait mention au gouvernement du Dr Alfonsin) ont de bonnes idées, mais les militaires ont pris un chemin et ceux-ci en ont pris un autre... et c’est bon !

- Le chemin des premiers a été le terrorisme d’État et pour ces derniers c’est la Constitution...

- ... (Monseigneur rit aux éclats).

- De quoi riez-vous ?

- Parce que les deux groupes se ressemblent...(En se moquant de moi) : Crois-tu qu’aujourd’hui il y a la liberté ?

- On ne cohabite pas avec la mort, ni avec la disparition forcée des personnes, ni avec la torture, ni...

- Mais non !...Autrefois, selon certains aspects, il y avait plus de liberté qu’aujourd’hui.

- Dans quels aspects ?

- Ne m’incite pas à en parler, ne le fais pas...

- Pourquoi pas ? Vous êtes en train de défendre la dictature...

- De quelle dictature parle-tu ? Ne me fais pas parler par ta bouche, j’ai dit « l’idée » du processus militaire. J’ai déjà discuté ces aspects avec le Général Viola car il voulait en parler avec moi. Cela s’est passé lorsqu’il était Commandant en Chef et aussi quand il est devenu président.

- Et avec Jorge Rafael Videla ?

- Je l’ai vu deux fois, pas plus que ça... que veux-tu que je te dise ? N’est-ce pas très peu pour en tirer une conclusion ?

- On parle du responsable de la disparition d’enfants et d’adultes, du responsable des tortures et des actes impensables même chez les animaux les plus sauvages...

- Ce qui se passe c’est que tous ceux qui ont tout transgressé depuis le principe, se sont organisés : ils ont organisé des actions et ils ont tué des gens et maintenant sont considérés des héros. Bien, mais...Que serait-elle devenue notre vie si les groupes subversifs avaient eu le pouvoir ? Pense-y un instant !... Que serions-nous devenus ?

- Défendez-vous le terrorisme d’État ?

- Non.

- Et la torture ?

- Non.

- Nous avons trente mille personnes « disparues », Monseigneur : je vous parle de vies humaines.

- Mais, c’est que, je ne sais pas s’il y en a tant ! De plus, il y en a beaucoup qui se sont supprimés les uns aux autres. On ne peut pas dire maintenant que les terroristes sont tous des saints innocents. Tu connais Patricio Kelly ? Je le connais très bien : quand il est tombé prisonnier de l’Armée en 1955 ou 56 il avait deux fils adolescents et moi, je l’ai protégé. Il a pu échapper des mains de ses gardiens et il s’est exilé au Chili ; puis on l’a rattrapé et on l’a rapatrié et je suis allé le voir parce qu’il me l’avait demandé. Je t’assure qu’il ne peut rien dire de personne ou, ce qui serait plus intolérable encore, c’est qu’à la suite de « ses accusations » quelqu’un soit mis en prison... allez...

-  Je ne parle pas de Kelly. Je parle des témoignages du génocide : les fosses N.N. (des personnes non identifiées), des tortures et... de corps qui n’apparaîtront jamais ??

- C’est terrible... mais que veux-tu... moi, je viens de l’apprendre.

- Nous, ceux qui avons voulu l’apprendre par respect des droits de l’homme, nous l’avons appris...

- Ah, bon... Vous êtes des gens très intelligents.

- Si on trouvait les responsables... Que devrait-on faire avec eux ?

- Voilà... moi, je ne peux pas les juger.

- Vous rappelez-vous la loi d’oubli que Monseigneur Quarracino a proposée ?

- Oui. Lui, il est un grand évêque et je ne le contredirai jamais... ni lui ni aucun de mes frères, non plus.

- Vous ne m’avez pas dit ce que vous pensez de cette loi...

- Je l’ai déjà fait et je ne suis pas une montre à répétition.

- Vous avez dit qu’il faut oublier ce qui est mauvais. Mais les criminels sont un danger pour la République. Vous, un ministre de Dieu, vous ne donnez pas d’importance à ce fait ?

- Voyons... parmi ceux qui disent cela, beaucoup devraient faire un examen de conscience. D’ailleurs, je ne suis pas un juge de la République donc je ne peux pas émettre d’avis... Que veux-tu de moi ?... Tiens, je te fais cadeau du catéchisme que nous donnions à la Police. Lis-le !... Voyons s’il te fait du bien !

Les prêtres et les policiers tortionnaires

- Quelle attitude avez-vous assumé vis-à-vis des prêtres détenus ?

- Ici à La Plata, il n’y avait aucun détenu.

- Un prêtre espagnol qui a sauvé sa vie, car il était étranger, m’a raconté qu’il avait été dans la prison de La Plata et que...

- Ah, je ne sais pas, je ne suis jamais allé à la prison.

- Il a dit que le père Callejas, l’aumônier de la prison, sensible aux souffrances des prisonniers politiques, leur donnait de l’argent officieusement, mais...

- Voilà, je n’en sais rien, ça, c’est quelque chose à lui... Pourquoi ne lis-tu pas le catéchisme dont je t’ai fait cadeau ?

œuvre de León Ferrari

- Monseigneur : le curé espagnol m’a aussi dit que quand les militaires vous ont raconté cela, vous avez destitué Callejas.

- Des mensonges, des mensonges !...Callejas est mort en décembre et il était chanoine de la Cathédrale de la Plata.

- Que pouvez-vous me dire du père Hapon ?

- Bon alors, le père Hapon est parti vers le Sud du pays. Mais... tu as de beaux yeux...

- Pourquoi est-il parti ?

- Parce qu’il est tombé amoureux d’une femme -les femmes sont toujours les coupables- et il s’est marié avec elle. Mais je t’ai donné le catéchisme, tu ne le lis pas et tu es là et tu fais comme une montre à répétition : tu poses des questions, et tu recommences. Je te lance des compliments et tu continues avec ta litanie... Tiens, prends un bonbon !

- Monseigneur : le Père Hapon a permis à un couple poursuivi par les forces de la répression de s’abriter dans l’Église et...

- Je n’en sais rien...

- ...Et quand les militaires ont exigé la tête du Père Hapon vous l’avez laissé livré à leurs forces. Vous avez refusé de le protéger : c’était le condamner à mort...

- Non, non, pas du tout. Il était parti vers le Sud, là-bas il avait fondé une école et il s’est marié... je ne l’ai pas tué, moi non plus.

- Je ne vous vois pas tuer une personne de vos propres mains.

- Non, je ne tue personne : ni de mes propres mains ni indirectement.

- Mais vous avez dit une fois que « non seulement celui qui vole un escalier est coupable, mais que celui qui l’aide est aussi coupable ».

- Oui, c’est vrai... comment se fait-il que tu possèdes tant d’informations sur moi... tu fais partie des « groupes de travail » (les forces de la répression) ? (Monseigneur rit, il rit). Oui, si tu vas voler un escalier et que moi, je soutiens cet escalier de mes deux mains, je suis aussi coupable que toi.

- Acceptez-vous votre culpabilité ?

- Ah, non, ma petite Christine... je n’ai soutenu aucun escalier à personne. (Il cherche quelque chose dans la partie inférieure du bureau)... Veux-tu un whisky ?

- Non, merci. Les évêques, eux aussi, ils mentent ?

- Nous les évêques, nous pouvons nous tromper parce que nous sommes des êtres humains.

- Se tromper n’est pas la même chose que mentir. Comment se fait-il que vous ne sachiez pas qu’il y avait des camps de concentration ?

- Je ne le savais pas.

- Il y avait...

- Ah... je ne le savais pas... Tiens, voilà... pauvres gens, n’est-ce pas ?

- Et en plus, il y avait des détenus attendant le procès...

- Hélas !... (Il fait mine d’innocent)... Pauvres...Ils te font de la peine ?

- Le 9 juillet de 1978 vous avez reçu une requête d’Amnesty International signée par son président Scott Hoffman où l’on vous demandait des informations sur ce qui se passait dans le pays à ce moment-là. Vous avez répondu : « Je vous assure qu’en Argentine il n’y a aucun détenu politique... » Vous en êtes-vous repenti maintenant ?

- Je n’ai pas dit ça...

- Alors que dites-vous de cela (je lui montre la photocopie de la requête et sa déclaration) ?

- Eh bien, oui... Mais quelle fille questionneuse ! Oui, je savais qu’il y avait des détenus mis à la disposition du Pouvoir Exécutif. Évidemment... mais je n’allais pas les voir, car c’était l’aumônier qui y allait.

- Et quelle était l’attitude des aumôniers face aux crimes et aux tortures ?

- Eux, ils faisaient ce qu’ils devaient faire : ils les réconfortaient moralement.

- Voilà ! Vous avouez donc qu’il y avait des tortures et des morts...

- Je n’avoue rien.

- Les aumôniers alors, pourquoi n’ont-ils jamais élevé la voix en défense du droit à la vie ?

- Eh bien... ils ne faisaient qu’accomplir leur devoir et le devoir sacré du prêtre est de ne pas communiquer les choses qui se passent. Ce sont les secrets du métier...

- Ce que vous dites défie le sens commun et le respect de la vie. Comment ne peuvent-ils pas agir s’ils voient des êtres humains torturés et tués ?

- Tu parles d’un cas hypothétique.

- Je suis en train de parler des prisons et vous avez avoué que les aumôniers y allaient...

- Je n’ai pas la certitude qu’ils y allaient. Ce qu’ils faisaient c’était se déplacer à l’Unité 9 de La Plata (province de Buenos Aires). Là, il y avait des détenus politiques mis à la disposition du Pouvoir Exécutif.

- On parle de la même chose et il y a un instant vous avez, de vos propres mots, reconnu, qu’ils réconfortaient moralement...

- Et alors ? Es-tu sûre qu’on torturait ces détenus politiques-là ?

œuvre de León Ferrari

- Voyons, on sait que pendant qu’on torturait quelqu’un, il y avait toujours un prêtre devant... (Le Père Andrés, le secrétaire de Monseigneur Plaza, qui était là par hasard, s’est exclamé d’horreur.)

- Non, ça, c’est un mensonge, une infamie.

- On dit aussi qu’en 1976 dix aumôniers se sont réunis pour décider s’il était correct d’absoudre les tortionnaires. Neuf — neuf ministres de Dieu — sur dix ont voté par l’affirmative. Ils excommunient ceux qui divorcent et ils bénissent les tortionnaires...

- Je n’en sais rien ; c’est la première fois que j’en entends parler. Mais je te dis que s’il y a quelqu’un qui se repentit et qui promet de ne plus le faire, il faut l’absoudre.

- Comme s’il avait commis un péché quelconque, comme s’il avait dit un mot obscène ?

- Il n’y a pas de mots obscènes, mais... (Il rit)... il y a des noms de famille qui semblent être des mots obscènes.

- Par exemple ?

- (Le Premier Ministre Dante) Caputo (il rit beaucoup). (« puto » : en Argentine en langue populaire, gros mot au masculin qui signifie « Homosexuel).

Les mains ensanglantées

- Parlez-moi de votre amitié avec Camps...

- Il était le Chef de la Police et moi, le Premier Aumônier ; je le connaissais depuis qu’il était Major. Mais... des amis... je peux dire que je connais quelqu’un. Mais que je le considère mon ami, ça non.

- Je vous rappelle vos propos : « Je suis l’ami de Camps -l’avez-vous dit-, mais ce n’est pas un crime ». Quelles affinités aviez-vous avec lui ?

- Ces paroles qu’on me fait dire, ne sont que des bêtises. Tu as le droit de penser autrement, mais je dis la vérité.

- Vous avez dit que, lors d’une certaine occasion, vous aviez vu que Camps avait les mains ensanglantées. Qui avait été sa victime ?

- Il venait de commander une opération militaire, un affrontement contre des guérilléros, puis, il est venu me voir. Oui, il avait les mains ensanglantées, c’est vrai.

- Et vous ne lui avez demandé aucune explication ? Vous ne lui avez rien reproché ? Vous ne l’avez pas dénoncé ?

- Pourquoi allais-je le dénoncer ?

- Appelez-vous des affrontements le fait de séquestrer des personnes la nuit, y inclus des enfants ?

- Oui, oui, oui et le policier qui était à côté de Camps est tombé blessé.

- Monseigneur...Défendre la répression c’est la défendre...

- Ce n’est pas vrai. L’évêque de la province de San Juan l’a déjà dit : il y a un complot pour me discréditer.

- Pourquoi ne contestez-vous pas ces injures ?

- Parce que je l’ai déjà fait une fois et que je ne suis pas une montre à répétition.

- Comme homme de l’Église, qu’avez-vous fait en faveur de ces gens persécutés ?

- Tout ce que je devais faire, mais je ne peux pas en parler.

- Quel est votre avis par rapport aux organisations pour la défense des droits de l’homme ?

- Elles n’agissent pas en toute sincérité. Ernesto Sábato, vous le croyez absolument sincère ? (Monseigneur rit aux éclats). Mais Sábato, lui, il déjeunait avec Videla, n’est-ce pas ? (Il rit comme si on lui chatouillait les côtes) Voyons, c’est très bien, tu es très jolie et très sympathique, mais ça, c’est fini.

- Ne croyez-vous pas à la CONADEP (Commission pour enquêter sur la disparition forcée des personnes) ?

- Non..., c’est une commission inutile... elle a été constituée arbitrairement.

œuvre de León Ferrari

- S’il vous plaît, pourriez-vous me dire ce que vous pensez des Mères et des Grands-Mères de Plaza de Mayo...

- Je ne veux pas parler d’elles. C’est fini...Veux-tu un café, ma belle fille ?

- Ne trouvez-vous pas significatif qu’elles ne se soient jamais adressées à vous en quête de consolation ?

- Non, car elles l’avaient obtenue ailleurs...

La polémique relation d’amitié entre Herminio Iglesias et Monseigneur

- L’Église a négligé l’aspect spirituel et s’est concentrée sur le pouvoir politique ?

- Non, nous avons une Église spirituelle qui s’occupe aussi des affaires temporelles et politiques.

- C’est fou, ce monde ! Au nom de Dieu et de l’amour une mère accouche de son enfant et en invoquant Dieu et l’amour on commet les pires crimes...

- C’est qu’il y a des personnes qui invoquent Dieu et pourtant ils agissent autrement.

- Tout paraît vous condamner...

- Mais non...Comment est-ce que tu peux penser cela ?

- Que pensez-vous de la position prise par l’Église par rapport aux droits de l’homme ?

- (Il regarde par la fenêtre)...Regarde comme il pleut.

- Il pleut, Monseigneur. Selon la théologie thomiste, la véritable Église se reconnaît par les persécutions dont elle est l’objet. La persécution, existe-t-elle aujourd’hui ?

- Les journalistes me talonnent tout le temps, donc je dois être bon. (Il appelle son secrétaire et lui demande une Bible. Il me la donne). Tiens... lis-la... Je t’en fais cadeau... Voyons si tu apprends quelque chose, voyons si tu iras au ciel... Tu as besoin de la lire.

- Qu’est-elle devenue votre amitié avec Herminio Iglesias ?

- Il est venu me voir quand il allait se présenter comme candidat à la vice-présidence de la Nation. Amerise et son groupe l’accompagnait. Il a demandé mon avis concernant un monsieur qu’il voulait proposer comme Ministre de l’Éducation. Je lui ai répondu qu’il me paraissait bien. Puis la Presse a publié que j’appuyais sa candidature, c’est du blablabla. Il n’avait pas été le seul à venir ici, Balbín et Anselmo Marini -auquel je suis encore lié d’amitié- sont aussi venus me consulter et...

- Vous êtes toujours tout près du pouvoir...

- Ce n’est pas vrai. Quand j’ai eu quelque chose à dire à quelqu’un, moi, je l’ai fait.

- Êtes-vous péroniste ?

- Je ne suis ni péroniste ni anti-péroniste. (Il se met debout, il me sourit) Regarde, quand tu es arrivée, je t’ai offert des cigarettes, après quoi, je t’ai fais cadeau d’un catéchisme et d’une Bible ; et quand tu quitteras mon bureau, je te donnerai une bise. J’aime tous les êtres humains et toi, tu es une très belle fillette, tu es très sympathique...C’est pour cela que je te donne des cadeaux…

- Je suis une Pro… Sympathique ?

- Oui, parce que tu dis tout ce qu’il te vient à l’esprit. Prépare-toi bien pour aller au ciel puisqu’on va y aller ensemble...

- Je le trouve bien difficile. Si vous pensez -comme votre ami Camps- que nous les journalistes, nous sommes tous des subversifs...

- Il a peut-être raison. Pas tous, mais quelques-uns... donc... pense un peu à toi, ma belle fille.

www.cristinacastello.com
Entrevue publiée dans la Revue La Semana,le 5 avril 1984
Buenos Aires, Argentine
Le texte postérieur, en guise d’introduction, date du 10 février, 2002

« Genocidio : Los vuelos de la muerte » (« Génocide : Les vols de la mort »)

« Galería de torturadores y asesinos argentinos » (« Galerie de tortionnaires et assassins argentins »)

« La Iglesia cómplice y la Iglesia del Pueblo », (« L’Église complice et l’Église du Peuple »), et cetera


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