Le délire autour de ’Game of Thrones’, un plaisir régressif dans une époque sans regard critique

mercredi 15 mai 2019
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Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire

Alors que, tradition du lundi depuis un mois, l’épisode 5 de la saison 8 de "Game of Thrones" déchaîne les passions ce 13 mai, l’essayiste et éditeur Cédric Biagini développe sa critique des séries comme objet culturel aliénant.

Dans Divertir pour dominer 2 : la culture de masses toujours contre les peuples (L’échappée, 2019), qu’il a édité et coordonné, Cédric Biagini s’attaque aux séries. Selon lui, "l’immédiateté et la facilité de la perception d’une série piègent le téléspectateur, prisonnier de l’écran, de l’histoire racontée, de son empathie pour les personnages. (...) La vie devient comme le montre l’écran". Il ajoute que "seul le capitalisme industriel peut se permettre de ne pas (ou de peu) faire payer directement l’accès à ses produits. Mais indirectement, tout le monde le paye. Le saccage de la planète et de l’humanité est en effet plus virulent que jamais, partout autour du monde, afin de produire matériellement notre mode de vie dont les industries culturelles sont le cœur ; mais c’est aussi cher payé en termes de subordination à tout type d’administration (humaine, algorithmique...), d’obéissance à un ordre hiérarchique, de non-confiance en soi, de déresponsabilisation, de liberté collective rendue impossible, notamment à cause de cet imaginaire standardisé". Cette analyse poursuit celles de l’École de Francfort (Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, Walter Benjamin, Erich Fromm ou encore Herbert Marcuse) et de Christopher Lasch de la culture de masse, comme émanation aliénante de la société de consommation. Alors que la planète entière se passionne pour la dernière saison de la série Game of Thrones, dont l’avant-dernier épisode a été diffusé il y a quelques heures outre-Atlantique, nous avons souhaité revenir avec Cédric Biagini sur sa critique radicale.

Depuis le 14 avril, la saison 8 de "Game of Thrones" est dans toutes les discussions. Que pensez-vous de ce phénomène ?

Cédric Biagini : Ce délire autour de la diffusion de l’ultime saison de Game of Thrones s’inscrit dans un moment où tout fait événement. Mais pas seulement, il nous dit des choses sur la place qu’occupent aujourd’hui les séries dans notre société. Et ce, à une échelle inenvisageable il y a de cela seulement deux décennies. En effet, même si la télévision diffuse depuis les années 1950 des feuilletons, ceux-ci restaient des programmes parmi d’autres, considérés comme de purs divertissements, voire comme des "passions honteuses" pour beaucoup de téléspectateurs. À partir de la fin des années 1990, tout a changé avec des séries comme Les Experts, X-Files, ou Urgences... La chaîne du câble américain HBO produit alors Six Feet Under, Les Soprano, The Wire…, qui donneront au genre une légitimité culturelle et une reconnaissance symbolique auprès de milieux qui leurs étaient jusqu’alors réfractaires. Les séries ont envahi les grilles des chaînes de télé et se consomment massivement sur les supports numériques. La fragmentation de l’audience due à la multiplication des écrans et à l’individualisation du visionnage a créé de nouveaux marchés. Il s’agit maintenant d’aller chercher chaque consommateur, et de l’attirer par des thématiques séduisantes. À tel point que chacun se définit par les séries qu’il suit. Elles servent de référent social, d’autant qu’elles sont faciles à situer car tout le monde les connaît, les commente abondamment, partage de la complicité avec les autres fans. Certains s’accordent même à dire qu’elles sont le lieu le plus exaltant de la création contemporaine car elles abordent des sujets qui dérangent, reflètent nos obsessions et permettent de comprendre le monde. On leur voue un véritable culte, des cours de récréation aux chaires universitaires, en passant par les médias culturels. La publicité faite à la dernière saison de Game of Thrones en est l’exemple le plus éclatant, tant nombre de journaux dits "sérieux" lui ont consacré leur couverture.

Plusieurs intellectuels ou hommes politiques – à commencer par Pablo Iglesias, leader du parti "Podemos", qui a publié un livre sur le sujet – y ont vu une œuvre politique importante. Qu’en pensez-vous ?

Il est difficile de distinguer ce qui relève du goût personnel pour un produit culturel que, jusqu’il y a peu, on aurait gardé pour soi, sans essayer de le mêler à son activité intellectuelle ou politique au prix de numéros d’équilibriste, de la croyance sincère dans les vertus de ces programmes. Autre hypothèse, n’excluant pas les autres : c’est le seul moyen – ou tout du moins le plus efficace – de tenter de séduire un public qui n’a plus que cet univers-là comme référence. C’est en tout cas une énième preuve du renoncement de la classe politique à une certaine exigence culturelle, et que la gauche n’est plus capable de garder une distance avec un pur produit de l’entertainment américain. Cela n’est finalement pas surprenant si l’on se penche sur la manière dont la gauche a abandonné, depuis les années 1960, la critique de la culture de masse, et n’a depuis cessé de contester toute forme de hiérarchie culturelle au nom de l’égalité et du rejet de la haute culture, associée à une bourgeoisie tant honnie. Cette obsession de la transgression et du dépassement de la culture bourgeoise implique aussi une fascination pour les sujets les plus sordides (drogue, violence, etc.), propres à effrayer les honnêtes gens tels que se les représente cette intelligentsia. Mais aussi, ouverture d’esprit et avant-gardisme obligent, cela traduit un attrait pour les genres dits mineurs ou soi-disant illégitimes comme peuvent l’être les productions télévisuelles. On a ainsi vu la presse de gauche faire ses gorges chaudes des séries qu’elle a tôt fait de qualifier de "nouvel art", summum de la créativité contemporaine et de la transgression, donnant ainsi son nécessaire imprimatur à des pratiques consommatoires déjà bien développées mais jusqu’alors éloignées de tout discours intellectualisant.

La série représente-t-elle le stade suprême de l’industrie culturelle dénoncée par Adorno et Horkheimer ?

Dans la nouvelle économie, celle du numérique, où l’attention de chacun constitue une précieuse ressource, il faut être capable d’émettre des signaux puissants, fruits d’un travail complexe d’élaboration, bien ciblés, qui utilisent le canal approprié en suivant un calendrier adapté. Le succès des séries s’explique par leur capacité à mobiliser deux régimes d’attention : la fidélisation et l’alerte. Le premier régime vise à établir un rapport de confiance sur le long terme. La multiplication délirante de l’offre dans tous les domaines et la versatilité croissante du consommateur font de la politique de fidélisation un enjeu économique vital. L’application d’un schéma narratif et de procédés identiques, de thèmes et de personnages qui reviennent à chaque fois, crée un plaisir régressif de l’attendu et répond à des mécanismes psychologiques de consolation. À ce jeu du retour du déjà connu, les séries, dont c’est l’essence même, sont la forme la plus élaborée. Et, de ce fait, la plus prisée. Mais la fidélisation ne suffit pas à maintenir l’intérêt du téléspectateur. Il faut aussi le tenir constamment en état d’alerte. Là où le cinéma commercial redouble d’effet visuels et sonores puissants (explosions, combats, effets spéciaux…) et donne donc la priorité au sensoriel, les séries doivent jouer sur d’autres ressorts, en raison de la nature même de leur support de diffusion et de leur budget. Les créateurs de séries ont compris qu’il fallait tout miser sur la narration. Un scénario efficace permet à la fois de capter l’attention et de la maintenir sur plusieurs épisodes, voire saisons. Sont développées une kyrielle de techniques perfectionnées pour construire des mécaniques narratives envoûtantes. Les méthodes de captation de l’attention sont poussées au plus haut degré de rationalisation dans les séries les plus récentes. Leur fabrication relève de modalités d’organisation et de conception d’ordre industriel. Dès la phase de création et de développement du projet, des spécialistes vont utiliser toutes leurs compétences pour commercialiser un produit totalement calibré pour un groupe de consommateurs.

En quoi la critique de la série est-elle politiquement importante ?

Ces productions culturelles sont fabriquées à la chaîne mais de manière suffisamment souple, comme sait le faire le capitalisme contemporain, pour pouvoir s’ajuster en permanence au public visé, qu’elles contribuent simultanément à conditionner. Ce mouvement d’adaptation réciproque, entre l’offre et la demande, oblige à mobiliser des ressources humaines importantes. Ce mode de production des séries montre la puissance des processus d’industrialisation et de rationalisation à l’œuvre, ainsi que leur capacité à construire un imaginaire et à nous transformer. Alors que l’art et la culture pouvaient être considérés comme des moyens d’élever l’esprit, requérant un travail de compréhension et d’appréhension, supposant l’acquisition d’un corpus de connaissances et la maîtrise de références, l’art des séries, comme certains l’appellent, consiste au contraire à ne demander aucun effort. La lisibilité de l’action doit être immédiate et la distance entre ce qui est montré et celui qui regarde la plus courte possible. Un décrochage du téléspectateur peut se produire à la moindre difficulté rencontrée. Et là, c’est la catastrophe, il ne reviendra plus. C’est l’une des règles de base de la création de ce type de programme : aucun épisode ne doit être plus faible que les autres. Il faut donc maintenir une tension, surprendre et étonner, tout en restant dans une certaine simplicité de structure et de forme ; en tout cas, aller vers du connu et du répétitif. Peu de place pour des recherches formelles ou des procédés artistiques, le récit prime. Le plaisir du téléspectateur, et donc son adhésion, en dépendent. L’important travail d’équipe consiste à s’assurer, de manière quasi infaillible, que rien ne pourra le perturber vraiment, tout en maintenant sa curiosité et une petite marge d’incertitude. On peut dire que les séries entrent tellement en résonance avec l’époque qu’elles ont fusionné avec elle, empêchant tout recul nécessaire au déploiement d’un regard critique. La série est la forme d’un monde multiple, morcelé, fragmenté, mondialisé, discontinu, comme l’explique le psychanalyste Gérard Wajcman. Elle correspond à la forme idéale d’un monde entré dans la postmodernité.

Peut-on vraiment affirmer que les séries sont toutes aliénantes, sans nuance ? Une série comme "Black Mirror" échappe en partie aux critiques que vous formulez sur la forme et diffuse un message technocritique et critique du transhumanisme, par exemple…

Le contenu n’est pas ce qui est déterminant. Laissons les cultural studies – courant de recherche né dans le monde anglo-saxon qui s’intéresse aux cultures "populaires" et minoritaires – les étudier et survaloriser la portée émancipatrice des séries… Si nous poussons un peu notre raisonnement : peu importe que nous soyons d’accord ou pas avec les thèses développées dans les séries. L’essentiel ne se joue pas là mais dans les formes que prennent les messages et dans leur démultiplication qui nous enferme dans un monde de spectacles. Pour reprendre une formule rebattue, mais si juste, de Marshall McLuhan : "Le medium est le message." Indépendamment de ce qui est raconté – et il faut reconnaître que les scénaristes sont pétris de bonnes intentions –, il s’agit d’analyser la manière dont le consommateur se trouve constamment happé par des industries culturelles ayant atteint un haut degré de sophistication. Elles lui font vivre des "expérience" fortes, intuitives et agréables. La culture de masse ne relève donc plus seulement de la fréquentation d’œuvres ou plutôt de produits mais d’un rapport au monde, de comportements et de manières de vivre. Alors que la fusion entre marché, divertissement, émotion et créativité a opéré, il est plus que jamais nécessaire de développer une pensée critique.

marianne.net


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