Nicolas Hulot : « Je ne ressens plus de colère, mais de l’incompréhension »

vendredi 26 avril 2019
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Par Coralie Schaub

À la veille des annonces de Macron sur le grand débat, qui pourraient être peu ambitieuses sur l’écologie, l’ancien ministre tire la sonnette d’alarme. Pour lui, il est temps de dépasser les plans théoriques et d’aller chercher des financements. Tout en s’appuyant sur les mouvements citoyens. Alors qu’on attend les annonces post-grand débat national d’Emmanuel Macron jeudi, Nicolas Hulot appelle l’exécutif à écouter les revendications des marches, pétitions et grèves pour le climat. L’ancien ministre de la Transition Écologique et Solidaire, président d’honneur de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme (FNH), l’exhorte aussi à se donner les moyens de ses ambitions.

Dans l’allocution que le Président devait prononcer le 15 avril, il n’y avait presque aucune mesure sur l’écologie. Cela vous révolte, vous attriste ?

Ce qui a fuité dans les médias laisse craindre que l’exécutif se contente d’acheter la paix sociale à travers des annonces qui touchent à des scandales du quotidien, comme le coût des Ehpad, mais sans engager le début d’une politique de transition écologique et solidaire. Or il y a aussi eu de nombreuses manifestations pacifiques, familiales et créatives, notamment des marches pour le climat, dont le gouvernement devrait s’inspirer. Il devrait en tirer une forme d’injonction positive. Mais à ce stade, je n’ai pas le sentiment que ces manifestants-là ont été écoutés. « Le progrès, c’est la révolution faite à l’amiable », disait Victor Hugo. Nous avons une révolution à faire, et la fenêtre est très courte pour la faire de cette manière. C’est notre survie qui est en train de se jouer. J’aimerais que les responsables politiques entendent tous les signaux de la société. Qu’ils n’attendent pas, comme pour Notre-Dame, que les flammes soient visibles pour réagir. Le pire poison, c’est la résignation dans laquelle notre société semble glisser, qui risque de se transformer en reddition.

On est capables de se mobiliser, regardez pour Notre-Dame…

Je comprends l’émotion, l’indignation et la mobilisation suscitée par cet incendie. Je m’en réjouis. Mais je n’en vois pas l’équivalent face au délitement de l’immense cathédrale qu’est notre planète. Notre société ne réagit que quand les effets sont visibles. Ceux de la crise écologique le sont, mais ses flammes sont moins palpables. Notre-Dame nous montre que quand la nature s’exprime - car le feu, c’est la nature -, nous sommes confrontés à notre insignifiance, notre impuissance. Si cela pouvait nous donner une leçon d’humilité et nous inspirer pour lutter contre le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité…

N’est-ce pas un vœu pieux ?

Si, certainement, ne soyons pas naïfs. Même si je refuse de baisser les bras, je suis conscient que tous les mots ont déjà été prononcés. Que nous en savons bien assez pour agir, que tous les outils sont sur la table pour inventer un nouveau modèle économique, à la fois écologique et solidaire. Or face à l’urgence, l’écologie reste la variable d’ajustement. Et on continue à s’affronter sur des querelles idéologiques creuses. René Char disait : « L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant. » Je ressens non plus de la colère, mais de l’incompréhension. Comme quand on regardait Notre-Dame brûler, je suis sidéré qu’on en soit encore là, à perdre des décennies précieuses. À ce sujet, chacun devrait lire Perdre la Terre, de l’essayiste américain Nathaniel Rich. [1]

On est loin du « profond sursaut politique » que vous réclamiez avec Laurent Berger, le patron de la CFDT…

Oui, très loin. Je ne jette pas la pierre, car le gouvernement est prisonnier du présent, la pression du court terme est très forte. Mais celui-ci devrait s’emparer du fait que les syndicats et les ONG humanitaires et environnementales se soient rassemblés, s’en nourrir, ne pas rester dans une position défensive. Dans les collectivités, dans les associations, émergent des alternatives et des propositions qui peuvent devenir la norme. Notre démocratie est fatiguée, notre modèle économique épuisé, il faut se mettre en ordre de marche différemment mais collectivement.

Comment ?

Il faut enfin adopter une vision holistique, une approche globale de l’écologie, au lieu de celle par silos, verticale. Une fois par semaine, il devrait y avoir au gouvernement un conseil environnemental, sur le modèle du conseil de défense, pour que le ministre de l’Écologie ne soit pas seul à porter une mutation sociétale. Je prends l’exemple de la fiscalité. Tant qu’on n’aura pas de remise à plat de l’ensemble de la fiscalité, avec d’un côté une TVA incitative à taux réduit pour les biens et services qui produisent des externalités positives (énergies renouvelables, agro écologie, économie sociale et solidaire…) et de l’autre une TVA dissuasive pour ce qui produit des externalités négatives (par exemple les énergies fossiles), on n’y arrivera pas. La fiscalité peut permettre de structurer les modes de production et de consommation en dix ans. L’incitatif doit être rapide et le dissuasif progressif, pour ne mettre personne dans une impasse. Or que faisons-nous ? Nous fixons de beaux objectifs, sans nous donner les moyens de les atteindre. On peut faire tous les plans du monde, tant qu’on ne va pas chercher de nouveaux financements, qu’on ne définit pas d’autres priorités, cela ne sert à rien. J’en ai fait la triste expérience. Avec les plans, les objectifs, on ne fait que gagner du temps, au détriment de l’action.

C’était vrai pour le plan biodiversité que vous avez lancé en juillet 2018…

C’était vrai pour tout. Idem pour le plan de rénovation thermique des bâtiments : on haussait les objectifs et on diminuait les moyens. Si on est dans une situation de survie, il va falloir emprunter des chemins de traverse. On l’a fait en 2008 au moment de la crise financière, pourquoi pas aujourd’hui ? Organiser des grands débats, c’est bien. Mais à chaque fois qu’on a consulté les citoyens on n’a pas tenu compte de leurs préconisations. Regardez ce qui s’est passé avec les États généraux de l’alimentation. Il ne faut pas s’étonner qu’il y ait une forme d’exaspération.

Depuis le début du quinquennat, quelles ont été les avancées environnementales ?

Rien de structurant. La moisson est maigre. Cela serait positif si les courbes s’étaient inversées. Celle de l’artificialisation des sols s’est-elle inversée ? Et celle de la pollution de l’air ? Des émissions de gaz à effet de serre ? De l’utilisation de pesticides ? On en est encore loin.

Quelles mesures faudrait-il adopter d’urgence ?

Par exemple, un grand service public de rénovation thermique des logements. Pour permettre enfin à 7 millions de passoires énergétiques d’être rénovées, avec les moyens ad hoc. Sur un plan social et écologique, c’est très efficace. Il faudra créer un guichet unique pour ne pas que les gens se perdent dans tous les dispositifs. Avec un objectif intangible : que d’ici 2025, on ne puisse plus louer de passoire énergétique. Et qu’il y ait une obligation de rénovation pour les propriétaires au moment de la vente d’un bien. Autre exemple : il faut fixer une date claire et prévisible de fin de vente des voitures diesel et essence. Le plan climat avait fixé 2040, cela a disparu de la loi d’orientation des mobilités. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, il faudra ramener cette interdiction aux alentours de 2030, puisqu’on garde une voiture quinze à vingt ans après son achat. Il faut aussi mettre un terme aux 12 milliards d’euros par an de subventions aux énergies fossiles. Taxer les billets d’avion. Inscrire l’interdiction du glyphosate dans la loi. Pourquoi attendre ? L’État doit initier la transition, l’accompagner, la coordonner, par la réglementation ou la fiscalité. Sans faire les choses brutalement, mais avec une vision d’ensemble. Quant à la taxe carbone, nous proposons de ne pas la faire repartir à la hausse avant 2020 : il faut d’abord créer un « revenu climat » pour ceux qui sont en grande difficulté.

Quid de corriger le tir sur l’ISF et d’obtenir des résultats sur l’évasion fiscale ?

C’est le nerf de la guerre. Tout un pan de l’économie s’est organisé pour ne pas payer d’impôts ou en payer le moins possible. Certains le font en toute légalité avec l’optimisation fiscale, d’autres pratiquent l’évasion fiscale. Tant qu’on ne va pas chercher l’argent là où il s’est dissimulé, on n’y arrivera pas. Il y a chez les gilets jaunes une soif de cohérence, de justice fiscale, qu’il faut entendre.

L’ampleur de la mobilisation des jeunes vous a-t-elle surpris ?

Cela m’a surpris et réjoui. Mais je ressens aussi un malaise. Que les enfants soient obligés de descendre dans la rue pour alerter sur des risques qu’ils n’ont pas provoqués, c’est un comble. Mais si c’est l’ultime manière de mettre chaque adulte devant ses responsabilités, c’est bienvenu. Tant que cela reste dans un cadre pacifique. Je demande vraiment aux politiques d’entendre ces signaux pacifiques. C’est une opportunité pour agir.

La FNH fait partie des ONG qui attaquent l’État en justice pour « inaction climatique ». Qu’attendez-vous de cette procédure ?

Après une procédure équivalente, le gouvernement néerlandais a été amené à revoir ses ambitions à la hausse, notamment en répartissant de manière plus juste la fiscalité écologique entre ménages et entreprises. Le gouvernement, plutôt que de se braquer, devrait là aussi prendre le soutien massif à cette initiative - 2,2 millions de personnes ont signé la pétition - comme une invitation inespérée à agir. Il faut retrouver une intelligence collective. Le politique a besoin du peuple, et inversement. Arrêtons de se suspecter les uns les autres.

Vendredi, 14 ONG (dont Les Amis de la Terre et Greenpeace) ont appelé à une « grande action de désobéissance civile non violente » pour « bloquer la République des pollueurs ». Pourquoi la FNH ne s’y est-elle pas associée ?

Chacun son style. Ce qui caractérise le mouvement écolo, c’est la diversité d’actions. Greenpeace a ses méthodes, nous avons les nôtres. Nous ne prenons pas part à ce type d’actions mais nous ne les condamnons pas.

Ces ONG dénoncent une « alliance toxique entre Emmanuel Macron et les grands pollueurs ». En annonçant votre démission en août, vous aviez fustigé l’influence des « lobbys dans les cercles du pouvoir ». Sont-ils plus puissants que jamais ?

Je ne reprendrais pas les mots « alliance toxique », comme s’il y avait des alliances secrètes. C’est bien plus compliqué que cela. Mais l’influence des lobbys est évidente, j’en ai fait la cruelle expérience le dernier jour de mon mandat avec le lobby de la chasse, pour ne parler que de celui-là. Les lobbys agroalimentaires ou énergéticiens exercent une influence considérable, parfois en faisant du chantage à la délocalisation, à la perte d’emplois. C’est une entrave à la démocratie. Chaque ministre, chaque parlementaire devrait dire en toute transparence qui il a reçu, ce qui a été dit. J’avais pensé à l’instaurer dans mon ministère.

Des exemples concrets de ce lobbying ?

Prenons PSA, qui essaie de réhabiliter le diesel et décrédibiliser le véhicule électrique. Peut-on appeler ça du lobbying ? Bien entendu.

En quoi les élections européennes de mai sont-elles cruciales ?

Rater ce rendez-vous serait tragique. Car l’Europe peut être un magnifique levier ou un impitoyable frein. Par exemple, que faire de l’argent de la politique agricole commune ? C’est un sujet central sur lequel j’attends une vision claire. Comment allons-nous financer la transition énergétique ? Va-t-on remettre à l’ordre du jour la taxe sur les transactions financières ? Je ne peux que me réjouir que les candidats rivalisent d’ambition sur ces sujets. Mais attention à rester dans l’écologie et à ne pas tomber dans l’« égologie ».

(Illustration : Nicolas Hulot en juin 2017. Photo Nicolas Messyasz/Hans Lucas)

liberation.fr


[1Perdre la Terre, éditions Seuil, sortie le 2 mai


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Brèves

La prison à la fac de Nanterre !...

mardi 29 avril 2008

Le GENEPI
(Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées)
vous invite le 13 mai sur le campus de l’Université Paris X - Nanterre _ pour une grande journée d’action.

Projection du film de Thomas Lacoste
"Rétention de sûreté, une peine infinie"
13 mai, 10h, bâtiment B, amphi B2

Conférence ayant comme thème :
Les politiques pénales ,
avec la participation de M.Vion
(directeur de la Maison d’arrêt de Nanterre),
le syndicat de la magistrature, et le GENEPI
13 mai, 14h, bâtiment F, salle des actes (1er étage)

Représentation de la compagnie de Théâtre La Fabrique
avec sa pièce "Est-ce qu’on peut dire la prison"
Le 13 mai, 18h, à La ferme du bonheur, 220 Avenue
République (sur le campus de l’université)
Exposition photos de François Lecompte,
Le 13 mai, dans le hall de la bibliothèque universitaire
3 stands d’information
bâtiment F, bâtiment D, bâtiment C en extérieur

Venez Nombreux !
Daniel DERIOT

P.S. La fac de Nanterre est accessible en train
à partir de Saint-Lazare(10 minutes) et avec le RER A.