Pensées du désastre

dimanche 18 novembre 2018
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Par Jean-Claude Guillebaud

Les médias rendent désormais très proche n’importe quel désastre climatique. Notre orgueil d’humain en prend un coup et, avec lui, notre insouciance orgueilleuse, notre conviction naïve d’avoir triomphé du réel.

Nous avons bien du mal, tous autant que nous sommes, à garder les idées claires après des désastres comparables à ceux qui frappaient périodiquement l’Asie, et qui maltraitent maintenant l’Europe. Mille et une pensées nous assaillent lorsque nous contemplons ces images venues de bien plus loin dans notre imaginaire que ne le suggérait hier encore la simple distance géographique. Essayons de mettre un tout petit peu d’ordre dans tout cela. En Indonésie (fin septembre 2018), la catastrophe a été plus grave qu’on ne l’avait cru au début. D’où ces bilans indéfiniment provisoires et ces morts qui s’additionnaient jour après jour. Avec cette fois une étrangeté : les autorités indonésiennes ont finalement rejeté l’aide étrangère. Orgueil ? Peu importe. Ce qui est sûr c’est que certaines ONG ont dû rebrousser chemin. Est-ce un signe ? Le mois suivant dans l’Aude (15-16 octobre), même s’il fut réduit à 14 victimes, le bilan fut symboliquement vertigineux car nous savons déjà que pareil cataclysme se reproduira encore et encore. L’instabilité du climat et la vulnérabilité des territoires (dont nous sommes coresponsables) nous condamnent à vivre d’autres malheurs. Alors ?

Il y a d’abord, bien sûr, un premier sentiment de modestie humaine. Désormais, les médias rendent désormais très proches n’importe quel lointain. Souvenons-nous. À l’époque du tremblement de terre et du tsunami meurtrier de décembre 2004 en Asie, on disait que l’énergie déployée était l’équivalent de 30 000 bombes atomiques de forte puissance. À l’échelle planétaire, ce n’était pourtant qu’une pichenette, un frisson souterrain, comme le tremblement d’un muscle géologique. Il y eut pourtant des villes dévastées, la mort triomphante, des autobus ou des navires jetés dans les forêts. Il est clair que notre orgueil d’humain en prit un coup, si j’ose dire. Et, avec lui, notre insouciance orgueilleuse, notre conviction naïve d’avoir triomphé du réel. Que deviendrait, demain, notre superbe prométhéenne si la terre frissonnait un (tout) petit peu plus fort ? La deuxième surprise est plus ambiguë. En ces lieux éventrés par les eaux ou détruits par le séisme se côtoyaient les plus riches et les plus pauvres. Cette mitoyenneté soudainement révélée nous avait troublés. En Thaïlande, au Sri Lanka ou vers Sumatra, les hôtels de luxe s’alignaient à proximité de bidonvilles misérables. La mort avait gommé ces différences. Tous les noyés étaient redevenus égaux. Mais il n’en alla pas de même pour les survivants.

À côté des touristes effarés qui plièrent bagage avec l’aide de leur ambassade, des centaines de milliers de malheureux durent affronter, sur place, la faim, la détresse et les épidémies. Au-delà du malheur, les catastrophes ont cette étrange « vertu » de faire mieux apparaître la réalité des choses. L’extravagante inégalité du monde en est une. Mais la troisième pensée est l’exact contrepoint de ce qui précède. Je veux parler de cette immédiate et très extraordinaire mobilisation planétaire. Elle vient de partout. Elle est devenue automatique, comme un rituel. Oh, certes, ne soyons pas angéliques. Cette solidarité mondiale retombe en général assez vite et l’oubli vient toujours trop tôt. Bien des promesses de secours sont alors oubliées. Il n’empêche ! En quelques jours, la planète toute entière peut se sentir impliquée. Nous entrevoyons ainsi quelque chose qui ressemble à une citoyenneté mondiale. Pareil sentiment est à peu près sans précédent dans l’histoire humaine. Du moins sur une telle échelle. Qu’on le veuille ou non, il marque un progrès de la conscience universelle.

Il le marque d’autant plus qu’on ne peut ramener tout cela à une affaire de bons sentiments ou de « sensiblerie ». Son contenu est plus réfléchi, mieux pensé. Nous sommes conscients que le destin de la planète concerne tous les hommes. C’est ce que le philosophe Hans Jonas appelait (en 1979) le « principe responsabilité ». La sensibilité écologique – toute nouvelle dans notre histoire – nous fait désormais réagir comme si nous nous savions irréductiblement coresponsables de l’avenir du monde. Nous acceptons cette idée de coresponsabilité à propos du réchauffement climatique, des atteintes à la biodiversité, de la dégradation des écosystèmes, etc. Mais, du même coup, nous sommes préparés mentalement à l’étendre au sort des hommes eux-mêmes. Ce n’est pas rien ! Si je me sens responsable de la survie des baleines ou des éléphants d’Afrique, comment ne le serais-je pas du sort des démunis d’Indonésie, du Sri Lanka et du département de l’Aude ?

Le « principe responsabilité » accompagne nos pensées des désastres d’hier et souhaitons qu’il accompagne ceux de demain. Car de Donald Trump à Jair Bolsonaro (Brésil), des démagogues bas du front voudraient renvoyer la terre entière à l’imbécillité. Faisons face !

(Illustration : image d’Indonésie, septembre 2018)

nouvelobs.com


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