Manifestation de la colère à Marseille, les forces de l’ordre dérapent

dimanche 18 novembre 2018
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Par Mathieu Sarrasin

Mercredi soir, lors de la manifestation suite au drame de la rue d’Aubagne, nous avons été violemment dispersés par les forces de l’ordre (CRS et BAC) devant l’hôtel de ville alors même que nous étions pacifiques ! Témoignages.

Nous, Mathieu 28 ans et Laurie 24 ans, frère et sœur vivant à Marseille, avons été à la Manifestation du mercredi 14 novembre suite à l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne à Marseille. Nous avons été extrêmement choqués de la tournure qu’on pris les choses. Nous souhaitions témoigner. Laurie vient d’emménager à Marseille et moi ça fait un an que j’y habite. Nous sommes malgré tout attaché à cette ville, et surtout dépité par la gestion de la ville par la Mairie. Quand on vient de l’extérieur ça choque car Marseille a dix ans de retard sur pleins de points (transport en commun, propreté, recyclage, civilité, corruption, etc.). Encore une fois ce soir, cette ville nous a étonné, par la violence des forces de l’ordre. Marseille est la seconde ville de France mais l’une des villes ayant le plus de bâtiments insalubres en Europe. Les quartiers populaires sont complètement délaissés. Nous souhaitons la démission de Gaudin et de son équipe et/ou la mise sous tutelle de la ville de Marseille par l’ État comme cela a déjà été le cas dans le passé.

Gaudin est tellement une aberration pour nous, symbole de la corruption, de politique pour les riches, de politique contre les pauvres, de l’inefficacité et de la décadence, que nous voulions en faire l’objet principal de nos pancartes. Vers 18h20, nous avons rejoint le cortège qui partait rue d’Aubagne, où ont eu lieu les effondrements, pour arriver une heure plus tard devant la Mairie principale, sur le Vieux Port. La manifestation s’est déroulée jusque-là dans le calme. Autour de la Mairie, une double rangée de rambardes métalliques, nous empêche de nous rapprocher. Le cortège s’arrête et des chants commencent à se faire entendre : « Gaudin dégage », « Gaudin démission », « Gaudin assassin ». Il faut bien comprendre que les attaques sont à l’encontre de Gaudin car c’est le premier représentant de la Mairie de Marseille. Après quelques dizaines de minutes, un groupe d’environ 20 personnes, commencent à tirer et soulever les grilles devant nous. Les CRS apparaissent et se mettent devant la Mairie. Ce groupe leur lancent alors des pétards dessus. Puis se dispersent.

Un homme tenant une photo d’une des personnes décédées dans l’effondrement, se met alors devant la mairie, au niveau où les barricades sont maintenant tombées et s’assoit. Il est ensuite rejoint par une dizaine de personnes, qui s’assoient devant la Mairie dans le calme. 5 minutes plus tard, sans que l’on comprenne pourquoi, les CRS chargent ce groupe de personnes assises et balancent des lacrymos, on s’en prend une à nos pieds et on se met à courir pour échapper au gaz. Après avoir sécher nos larmes, on s’aperçoit que les CRS ont coupé la manifestation en deux. Nous nous trouvons dans le peloton de tête. Au micro, les organisateurs appellent au calme et demandent aux CRS de laisser passer les gens. Après un certain temps, on nous permet de revenir devant la Mairie. On sent un peu de tension, mais les gens restent calmes. Les CRS se mettent en rang devant la manif et les manifestants devant décident de s’asseoir, les chants reprennent, on essaie de discuter avec les CRS pour les amener à réfléchir sur la situation. Certains médias étaient là et prenaient des témoignages. La foule est très mixte, des jeunes, des moins jeunes, des bobos, des moins bobos.

Après 45min à attendre, un CRS enfile une écharpe tricolore, se met au milieu des autres CRS et crie « OBÉISSANCE À LA LOI, DISPERSEZ VOUS ». À ce moment-là, ils commencent à charger toute la foule de manifestant devant eux. Quelqu’un lance un bâton sur un CRS. Une fille qui avait un bâton et qui témoignait devant les CRS juste avant et qui l’avait jeté depuis, se fait prendre à parti par les CRS, pensant que c’était elle l’auteur. Ils la passent à tabac, sans raison. Un camion de pompier qui s’arrête, et plusieurs manifestants les ont appelé au secours car il y a un blessé, et scène surréaliste, les pompiers ne sortent pas du camion malgré les demandes des manifestants… Les CRS se séparent ensuite en petits groupes et commencent à devenir très violent. Un des CRS appelle ses collègues pour aller « taper ». Un autre CRS particulièrement virulent fait des moues avec sa bouche, nous regarde avec un sourire narquois et nous incite à venir le frapper, puis s’attarde sur un groupe qui attendait que ça se calme, les regarde et fonce sur eux matraque à la main, suivi par ses collègues. Suite à cela, d’autres CRS s’approchent, et commencent à vouloir taper tout le monde. Choqués, les serveurs du restaurant devant lequel on se tenait (d’autres manifestants et moi), nous disent de rentrer sous la verrière de la terrasse. Cela n’arrête pas les CRS qui essaient de nous saisir. Ils prennent ma pancarte et essaient de nous frapper et partent seulement après les menaces des serveurs, des clients et de nous qui étions en train de filmer.

Avec toute cette agitation, j’ai perdu ma sœur. Je reprends mes esprits, lui passe un coup de fil et me rend compte que les CRS faisaient la même chose au niveau de la Canebière où elle s’était réfugiée. On avait l’impression d’être encerclés, des gens pleuraient un peu partout, avec les fumigènes, les lacrymos et les sapins du marché de noël en feu, on avait l’impression d’être sur un tĥéâtre de guerre. On voulait juste manifester paisiblement, et on se retrouve encerclé car certaines personnes des forces de l’ordre n’ont qu’une envie : taper ! Après un moment d’attente, ça se calme et j’arrive à rejoindre la Canebière où je rejoins ma sœur pensant que c’était terminé. Mais non, je retrouve Laurie complètement bouleversée :

Laurie : Je décide de fuir le vieux port étant poursuivi par un troupeau de CRS violent. Je remonte la Canebière, j’entends crier derrière moi et je vois tout le monde courir, je ne comprends pas trop puisque les CRS qui avancent vers nous sont assez loin. Je vais comprendre par la suite que des policiers de la BAC (brigade Anti Criminalité) placés devant les CRS frappaient violemment la foule avec leurs matraques. Voyant que les CRS sont loin et qu’il n’y a plus de manifestants dans la rue je m’arrête au coin d’une rue pour appeler mon frère. À ce moment-là je ne sais pas encore que la BAC avait été “lâchée” dans les rues de Marseille. Il y avait deux jeunes filles pas très loin de moi qui venaient d’arriver sur la Canebière par une rue perpendiculaire. Je ne suis pas sûre qu’elles avaient connaissance de la manifestation. Je suis donc au téléphone lorsqu’un homme tout en noir, au comportement animal, se jette sur nous (les deux filles et moi) en nous frappant à coup de matraque. Ce n’est qu’une fois qu’il est en train de nous frapper qu’il nous hurle de “dégager”. Sur le coup j’ai cru que c’était un passant qui “pétait un plomb” et voulait nous tuer. J’obéis immédiatement et je me mets à courir pour fuir mais une femme de la BAC me frappe encore une fois d’un coup de matraque. Je vois alors le brassard et je comprends qui ils sont.

C’est à ce moment là que je réalise la gravité de la situation : les policiers n’avaient plus aucune limite. L’État venait de lâcher dans Marseille des animaux enragés et haineux qui avaient soif de violence. Je l’ai vu de mes propres yeux dans leurs comportements, dans leurs paroles et sur leurs visages. Je n’avais plus seulement peur, j’étais terrorisée. J’entendais encore des gens crier. J’avais peur pour eux. J’avais peur pour tout le monde. Je retrouve ensuite des amis, sous le choc eux aussi. Ils ont tenté de fuir les violences en quittant la Canebière, malheureusement la BAC s’était infiltrée dans les petites rues adjacentes. Ils ont été témoins des débordements de la BAC : ils frappaient toutes personnes qui se trouvaient sur leur chemin, manifestants ou simple passants, à coups de matraques au visage (les matraques semblent être en fer), une fois les personnes à terre ils leur envoie du gaz dans les yeux. Un ami crie "il y a un blessé", le policier de la BAC lui répond "je m’en bats les couilles"...

Qui nous protège des forces de l’ordre ?

Mathieu et Laurie

(Illustration : Photo By Tomagnetik)

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