Pourquoi il faut défendre Pierre Rabhi

samedi 11 août 2018
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Par fabrice Nicolino

Plusieurs lecteurs m’ont signalé un long article – deux pages – signé Jean-Baptiste Malet dans Le Monde Diplomatique du mois d’août. Ce papier décrit ce qu’il nomme le « système Pierre Rabhi ». Étant loin de chez moi, je n’y ai pas accès et si quelqu’un dispose d’un PDF, je le publierai sans aucune réticence. Néanmoins, je l’ai lu, et j’ai décidé aussitôt, m’adressant à un interlocuteur réel, de faire une trop courte réponse. Je dis trop courte, car j’aurais pu – et dû peut-être, mais il n’est pas trop tard – écrire plus long. En particulier, le passage concernant l’amitié entre Pierre Rabhi et un ancien vychissois méritait développement. Si je vous livre ici ces quelques mots, c’est parce que Pierre vient de m’appeler pour me confier son désarroi. Et je lui ai dit qu’il fallait réfléchir – lui, ses amis, les structures qui l’entourent – à une réponse sereine et puissante. On verra, mais j’estime qu’il n’est pas bon de laisser la calomnie prospérer. En tout cas, voici donc dans l’ordre la missive que m’a adressée un lecteur au demeurant très sympathique, puis ma réponse. Je vois combien il est curieux de répondre à un texte que vous n’avez pas sous les yeux. Je tâcherai d’y remédier. Mais je ne pouvais laisser passer les jours et faire croire ainsi que personne n’est prêt à relever le gant. Il est question d’honneur ? Oui, il est question d’honneur.

D’un lecteur

Bonjour Monsieur,

J’ai lu récemment avec intérêt votre ouvrage “Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture“. Ouvrage par ailleurs aussi apprécié par mon père (quoique un peu fort à son goût), vieux bonhomme de 75 ans, fils de petits paysans auvergnats, mais aussi ancien professeur d’agriculture enseignant 40 ans durant le système conventionnel honni. Toutefois, page 119, vous vous faites l’apôtre de “la si haute valeur du paysan Pierre Rabhi“. À ce sujet, je vous invite si ce n’est déjà fait de lire le fort instructif article de Jean Baptiste Malet dans Le Monde diplomatique de ce mois d’août intitulé “Frugalité et marketing : le système Pierre Rabhi“.

Ma réponse

Je crains que vous ne fassiez une confiance aveugle au Diplo. J’ai lu l’article de Malet. Il y a des infos intéressantes, ce qui est bien le moins, mais l’ensemble appartient à un genre que je ne connais que trop bien. On sait à l’avance ce que l’on veut dire, et l’on saisit dans le réel tout ce qui vient à l’appui. Et l’on « fabrique » ainsi, pour un public qui comprend à mots parfois couverts, un monstre social. Je connais Pierre Rabhi depuis environ 25 ans. Ce n’est pas un argument, c’est un fait. J’ai vu grandir sa réputation. C’est un homme qui appartient à cette catégorie que l’on nomme généralement « prophètes ». Il montre par son existence qu’une autre façon de vivre est possible. Ce qui n’interdit nullement de le critiquer. Il n’est pas dans la politique et, ainsi que Malet le constate – et moi, je le sais -, il ne s’est nullement enrichi. Ce qui me semble plutôt un bon point.

Puisque vous semblez appartenir à certaine tradition, je vous parlerai d’Antonio Gramsci, qui plaidait pour l’hégémonie culturelle dans la société, sans laquelle aucun changement – et pour lui, c’était la révolution prolétarienne – n’était possible. Eh bien, Rabhi prépare « ce changement de paradigme », cette révolution culturelle et morale sans laquelle l’écologie ne l’emportera jamais. Avec des alliés improbables, j’en conviens, mais qui montrent essentiellement la profondeur de la crise où nous sommes plongés. Les bolcheviques, voyez-vous, n’ont pas fait différemment, et de mémoire, il me semble qu’un de leurs congrès a été payé par un capitaliste russe. Et alors ? Pierre Rabhi défend-il ce monde ? Non, évidemment non. Il défend des valeurs essentielles de coopération, de solidarité, et de sobriété. Ce pauvre Malet, qui n’a visiblement aucune conscience claire des limites physiques de la planète, entend ridiculiser Rabhi en rappelant qu’il oppose radicalement la pauvreté – sinon souhaitable, désormais inévitable – et l’insupportable misère. Rabhi a raison, pour sûr ! (Re)lisez Majid Ranhema !

Enfin, car je n’ai pas toute ma journée, je trouve lamentable que l’article ne s’intéresse pas au fondement de « l’entreprise Rabhi », c’est-à-dire le combat réel et concret au côté des paysanneries du Sud. Dans ce domaine décisif, il y a plus d’une approche. Celle du Diplo, depuis des décennies, est purement idéologique, et a surtout montré son éloignement du sort des campagnes du monde. Rabbi a aidé à former des dizaines de milliers de techniciens en agro-écologie dans des pays comme le Maroc, la Mauritanie ou le Burkina. Ce qui semble n’intéresser aucunement Malet ! Puis, un dernier mot. Le Diplo a soutenu – et souvent mordicus – des dictatures staliniennes et néostaliniennes dont le bilan réel se compte en dizaines de millions de victimes. Rabbi est-il responsable d’une seule mort ? Je crois qu’il est important d’apprendre à balayer et nettoyer humblement devant une porte pareillement ensanglantée.

En bref, Pierre Rabhi est un homme bon. Un homme excellent. Et un ami que je m’honore de fréquenter. Et ce papier du Diplo, malgré, je le répète, certaines informations utiles, est finalement une œuvre de désinformation.

fabrice-nicolino.com


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