Le grand deuil des idées

vendredi 20 avril 2018
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Par Jean-Claude Guillebaud

En ce début de printemps, les médias s’accordent pour constater une "montée de l’insignifiance", pour reprendre le titre d’un livre du grand helléniste que fut Cornelius Castoriadis, disparu en 1997. Citant certains éditoriaux de la presse écrite – mais renchérissant souvent sur ces derniers –, les réseaux sociaux répètent à peu près la même chose : nous sommes à court d’idées ! Comme une armée en campagne à qui manquent les munitions, la classe politique se chamaille d’autant plus férocement qu’elle est en état de manque intellectuel et idéologique manifeste. Du bruit et de la fureur, mais plus la moindre imagination créatrice.

La droite, entre Front National disqualifié et Les Républicains en panade, ne sait plus quoi défendre. La gauche devenue zombie ne va pas beaucoup mieux. Quant aux formations plus marginales (ou plus radicales), elles puisent encore dans quelques nostalgies militantes de quoi faire illusion. Dans ce désert, la boutique "macroniste" ne cesse elle-même de décevoir – ou de faire enrager – presque toutes les catégories de la population. On commence donc à entrevoir l’hypothèse d’une impopularité record – à la Giscard d’Estaing – de celui qui ne prend plus de gants pour s’identifier à l’ancienne "dame de fer", Margaret Thatcher. Laquelle brisa les syndicats et laissa exsangue le Royaume-Uni. Aujourd’hui, après moins d’une année de "règne", Emmanuel Macron devrait prendre garde à une désaffection qui commence à toucher les commentateurs les plus modérés. En témoigne l’éditorial du dernier numéro (avril 2018) de la revue "Esprit". Avec une pointe d’étonnement bien élevé, on y décrit, « face aux corps intermédiaires, un retour étrange du “tout-État” qui évacue le rôle de la société et la réalité des fonctionnements démocratiques ». On s’y pose ouvertement la question : quel projet Emmanuel Macron propose-t-il véritablement aux Français ?

Politiquement, le débat démocratique devient aphasique et creux comme une vieille noix. De partout montent des signaux d’alerte et des appels de détresse : trouvez-nous des idées ! Trouvez-nous un cerveau ! Misère et désert du sens... Du côté des médias, les choses ne vont pas beaucoup mieux. Certains dérapages nous ramènent en arrière, aux temps de la presse domestiquée. Un exemple : le 1er avril, la une du "Journal du Dimanche" ressemblait à une proclamation d’allégeance au pouvoir, toute décence oubliée. Pour annoncer la grève des cheminots, un titre barrait la page, au-dessus d’une photo du secrétaire général de la CGT : "Cet homme va-t-il bloquer la France ?" Dans un bref article, Hervé Gattegno en rajoutait en adjurant le chef de l’État de ne pas "lâcher les commandes". Un autre article flagornait sur une demi-page Elisabeth Borne, ministre chargée des Transports. Cela faisait beaucoup ! Quand un journal dérape jusqu’à imiter inconsciemment l’ancienne "Pravda" soviétique, c’est bien la preuve que les idées battent la campagne.

Plus d’idées, donc ! Certes, il entre de l’ingénuité médiatique dans cette exclamation. Objectivement, prétendre que les idées font défaut n’a pas grand sens. Notamment pour la gauche. N’y aurait-il donc plus d’injustices à combattre ? En aurions-nous fini avec l’inégalité ? Faudrait-il renoncer à guerroyer contre ces formes nouvelles de domination ? Devrait-on tout consentir à la sotte barbarie du "tout-marché" ? Plus d’idées ? Contextualisée, cette sottise finit pourtant par devenir vraie. Dans cet univers de l’immédiateté, de l’amnésie et de la déréliction qui prévaut dans le "médiatico-politique", les idées ne sont plus que des figures de style. Elles durent ce que durent les roses. Comme certains gadgets, elles s’autodétruisent à mesure. L’appareil consomme des "idées" comme on brûle un combustible. Au fil des jours, on voit s’imposer des vérités successives, des prêches sans lendemain, des références aussitôt oubliées. Ainsi laissons-nous sans cesse derrière nous un monceau de dogmes et d’idées d’autant plus jetables qu’elles n’étaient pas si justes que cela.

Le "modèle" britannique, la "réussite" des Pays-Bas en matière de chômage, le "rajeunissement" de la social-démocratie par la grâce de Tony Blair et de Gerhard Schröder, la "puissance" de l’euro, la "sagesse" des marchés financiers, l’"idéalisme américain" au Proche-Orient, etc. Soumis jour après jour à ces injonctions comminatoires, nous nous accoutumons au bruit des tambours d’autant plus bruyants qu’ils font sonner le vide. Pour les idées, il nous faut réapprendre cette vertu démocratique élémentaire qui aujourd’hui fait défaut : la force de conviction.

(Illustration : le macronisme est un thatcherisme)

teleobs.nouvelobs.com


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