Qu’aurions-nous fait à l’époque ?

lundi 19 mars 2018
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Par Jean-Claude Guillebaud

On s’habitue, mine de rien, à une outrecuidance particulière. Quand on évoque les périodes sombres de notre passé national (l’occupation allemande, par exemple), chaque citoyen, chaque commentateur, chaque journaliste, se persuade — et veut persuader les autres — qu’il aurait été évidemment du "bon côté". Or rien ne le prouve. En témoigne la trouble fascination qui entoure la presse française sous l’occupation. Ce trouble mêlé de honte persiste sept décennies plus tard dans l’ADN de la grosse machinerie médiatique.

C’est logique. Le ralliement d’une bonne partie de l’establishment journalistique à la collaboration est une lâcheté qu’on n’oublie pas aisément. Comme ne s’est jamais totalement effacée de notre mémoire la pratique du bourrage de crâne cocardier pendant la Grande Guerre de 14-18, l’expression "bourrage de crâne" fut inventée par Albert Londres qui faisait alors ses débuts de reporter. Gardons en tête — en la transposant à ce que nous connaissons de la presse d’aujourd’hui —, la honte rétrospective de cette soumission du "tout médiatique" et du "tout culturel" de 1940, se précipitant dans les bras du vainqueur et courant les cocktails, les réceptions et les Générales, comme si de rien n’était... Seuls les hasards de l’Histoire auront fait de Lyon la capitale d’une presse toute différente, rebelle, clandestine, héroïque. Elle parut sous le manteau dès novembre 1941, tandis que le "tout Paris" s’abandonnait aux conforts de la soumission. Cependant, à écouter ou à lire les grands témoins de l’époque (de Raymond à Lucie Aubrac, de Guy Dufeu à Georges Montaron, Serge Ravanel ou Raymond Péju), on comprend toutefois que rien n’y fut si simple, ni blanc et noir dans cette affaire.

La distance qui sépare la lâcheté du courage comprend toute une série de gradations qu’il faut prendre en compte si l’on veut approcher de la vérité. Au début de la guerre, par exemple, se retrouvent à Lyon, en zone libre, des grands noms du journalisme qui, tout en étant "maréchalistes", ont quitté Paris pour échapper à la collaboration pure et simple avec les Allemands. C’est une première césure. Les billettistes et éditorialistes de la grande presse, réfugiés à Lyon ou à Vichy se répartiront eux-mêmes en plusieurs catégories. Il y a ceux qui, comme les rédacteurs du Nouvelliste ou du magazine Signal, basculent dans la pure propagande vichyste et la servilité de cour. Il a ceux qui, au Progrès de Lyon ou au Figaro, travaillent certes dans des journaux "autorisés" mais rusent avec la censure, frondent en permanence. Lucie et Raymond Aubrac, cofondateurs du réseau Libération ont souvent expliqué qu’ils avaient d’utiles — et souvent chaleureuses — relations avec ces journalistes "attentistes", qui leur communiquaient les informations interdites par la censure.

Après l’invasion de la zone sud par les Allemands en novembre 1942, un nouveau partage se fera jour dans le petit monde de la presse. Certains grands journaux comme Le Figaro et Le Progrès décident de se saborder et cessent de paraître ; d’autres comme Le Temps, tergiversent et collaborent au moins pour un temps encore ; d’autres encore comme Le Nouvelliste radicalisent leur engagement vichyste et pro-allemand. Les comptes seront réglés, comme on le sait, à la Libération. C’est dans ce contexte, en tout cas, que naît la presse clandestine de la Résistance, ces journaux-bouts-de-ficelles qui sauveront l’honneur : Combat, Franc-Tireur, Libération, Témoignage chrétien, L’Avant-garde, etc. Confectionnés par des non-professionnels, ils représentent les différentes tendances et mouvements de la Résistance, affichent parfois des divergences assez sérieuses mais cohabitent et coexistent chez les mêmes imprimeurs clandestins.

Un documentaire de Jean-Paul Lebesson réalisé en 1995, (à visionner sous cette chronique) rend un hommage mérité à un nom trop peu connu du grand public : celui de André Bollier, créateur intrépide de la fameuse imprimerie clandestine de la rue Viala à Lyon, imprimerie qui fabriquera une bonne part de cette presse résistante. Il le paiera de sa vie, quand les Allemands donneront l’assaut à son imprimerie. Pour le reste, on est frappé par la modestie avec laquelle ces hommes et ces femmes courageux évoquent cette période de leur vie ? Dans le film de Lebesson, l’un de ces journalistes rebelles, refuse d’être vu comme un "héros" et murmure en souriant : "Avoir vingt ans, être hors la loi et avoir raison : pourrait-on rêver mieux ?"

Bonne question, en effet : qu’aurions-nous fait à l’époque ?

Jean-Claude Guillebaud

teleobs.com


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