« Être paysan est un combat politique »

dimanche 11 mars 2018
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Par Said Benmouffok

Portrait de Philippe Willson, paysan corse. « J’aime l’idée qu’on dépende tous les uns des autres. Mon problème est de n’être soumis à personne, surtout pas à un patron. »

Il est 9 heures du matin. La crème est trop froide. Un degré de plus et Philippe Willson pourra commencer à fabriquer son beurre. Comme chaque jour, il a trait ses quatre vaches, et il attend le bon moment. « Allô Cédric, tu peux m’expliquer comment on fabrique du beurre ? » C’est au téléphone qu’il a appris les bases de son métier, lui qui n’avait jamais touché un pis avant l’arrivée de ses jersiaises en avril 2015. Des vaches laitières en Corse. On n’en avait pas vu depuis trente ans. Que produit-on avec quatre vaches ? « Une prim’holstein donne 60 litres par jour. Une jersiaise en donne 20. Mais c’est du vrai lait, assez gras pour faire un kilo de beurre et une belle quantité de fromage. » Pour le voir à l’œuvre, il faut une voiture très solide ou très abîmée. De quoi passer un long chemin de terre, à quelques virages du lac de Padula où les monts du Nebbiu se répondent en miroir. C’est dans cette vallée aux airs de bout du monde que Philippe et sa femme Ghislaine ont acheté leur terrain en 2005. Une bicoque leur sert alors de toit. Pour la retaper, Philippe se fait charpentier, en lisant des manuels. « Il y avait de la demande dans le coin. J’ai construit quinze baraques en dix ans. »

La chaleur écrasante de l’été semble bien loin aujourd’hui. Le maquis est caché sous un filet de neige exceptionnel dans la région. « Depuis l’affaire Lactalis, je n’ai plus assez de lait pour satisfaire tous mes clients. Les consciences se réveillent enfin. » Car il le répète à qui veut l’entendre : « Notre installation ici est politique. Être paysan est un combat politique. » Son champ de bataille, c’est ce petit terrain de 3 hectares. Et son problème : comment produire sans détruire ? « Je dois rester petit, résister à la logique productiviste ». Or les incitations à grandir sont partout. D’abord avec les aides publiques. Philippe pourrait toucher des primes pour ses veaux, des subventions pour son matériel. De quoi soulager le quotidien. « Si je demande une subvention, on va exiger que je prenne un comptable, qui va me dire d’agrandir mon troupeau pour gagner en rentabilité. Avec mes 3 hectares, ça implique de renoncer à les nourrir à l’herbe, et faire du hors-sol. Alors je ne serais plus un fermier. » Parce qu’une ferme, c’est d’abord un lieu autonome. Il lui faut un peu de tout, et rien de trop. Ici on trouve une truie, quelques canards, des poules et leurs petits. Le potager donne des légumes sans pesticides et sans engrais. « C’est de la polyculture, un idéal d’équilibre toujours fragile ». Ce qu’ils ne consomment pas, Philippe et Ghislaine le vendent en direct sur le marché ou dans leur étable. L’an dernier, ils ont choisi un veau et l’ont nommé « Rumsteck », histoire de ne laisser aucun doute sur son destin. Mais le cœur d’un paysan a parfois ses raisons, et Rumsteck vit encore.

« Ma ferme est toujours ouverte. Chacun peut savoir comment je fabrique mes produits ». Son lait, c’est une affaire de confiance avec ses clients. Une histoire d’éducation aussi : « Chacun est entièrement responsable de ce qu’il achète, de ce qu’il consomme. On ne peut pas y échapper, il faut assumer les conséquences de ses choix. » Du Sartre dans le texte. « L’agriculture est devenue dépendante de l’industrie. Un jeune qui s’installe, on lui dit : tu produis du lait en quantité, on t’achète la totalité, mais il faut une taille minimum, et on subventionne tel produit ». L’adversaire d’un fermier, c’est l’industrie agroalimentaire. « Les subventions ne sont accordées que pour des produits neufs, jamais d’occasion. Les pouvoirs publics empêchent le recyclage ! J’ai besoin d’un tunnel de stockage, mon voisin vend le sien d’occasion, mais je ne peux être aidé que si j’en commande un neuf. On marche sur la tête ! C’est l’industrie qu’on subventionne, pas l’agriculture ! » L’industrie qui neutralise, qui rachète, qui broie. Les productions sont standardisées pour avoir exactement les mêmes taux de protéines ou de matière grasse. « On mélange des laits issus de milliers de vaches différentes, et on pasteurise tout ça pour avoir un liquide uniforme. Le lait UHT c’est plus du lait, c’est au mieux un produit laitier. » Pour résister, Philippe a des idées simples : « Je veux vendre une bouteille avec le nom de la vache qui a donné le lait. Bonne chance aux industriels pour faire la même chose ! »

S’il se tient droit, Philippe frôle le mètre soixante. Il a une barbe pointue, à peine éclaircie par ses 50 ans, et un regard bleu ciselé au soleil. Sa vie d’aujourd’hui, il la rêve à 15 ans, dans sa tour HLM de banlieue. Il grandit avec le béton, les clopes, les bistrots, les bastons. Il a besoin d’espace, et ne sait pas faire qu’une chose à la fois. Sur le chemin qui le conduira à la ferme, il sera tour à tour éducateur, prof de boxe française, éleveur de chiens de traîneaux, bûcheron, guide spéléo, berger en montagne. Après six ans d’études, il devient même psychothérapeute. C’est dans le Nebbiu qu’il réalise enfin son rêve de gosse. Une utopie autarcique ? « J’aime l’idée qu’on dépend tous les uns des autres. Mon problème est de n’être soumis à personne, surtout pas à un patron. »

Le prix de la liberté, il l’assume sans ciller. « J’ai quelques factures qui traînent. Un veau à cercler. Et rien qui m’empêche de dormir ». Son quotidien est exigeant, levé à l’aurore, rythmé par les traites. Dans une ferme, il y a toujours quelque chose à faire, du bois à couper, des bêtes à nourrir. « Je l’ai choisi, je l’assume. On peut y voir un travail. Pour moi, ça s’appelle la vie ».

(Photo : © DR)

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