Droits de réserve

samedi 10 février 2018
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Par Stéphanie Belpêche

Le chef Sioux de Standing Rock raconte son combat contre les discriminations infligées à son peuple dans « The Ride », un documentaire produit par Julie Gayet.

Stetson, jean, boucle de ceinture, santiags. Ron porte la panoplie complète du cow-boy. Sauf qu’il s’agit d’un authentique chef Sioux : son tee-shirt affiche son soutien à Standing Rock, la réserve où il vit et où s’est réveillée la lutte des Amérindiens pour leurs Droits. À 59 ans, son visage buriné porte les stigmates de plusieurs décennies d’activisme mais garde le sourire en toute circonstance. On aperçoit sa silhouette élancée dans The Ride, un documentaire tourné dans les grandes plaines du Dakota du Sud et produit par Julie Gayet. L’occasion de découvrir un héros très discret : « Ron his Horse is Thunder » (Ron, son cheval, est le tonnerre). Sur son passeport il y a son nom d’état civil, Ron McNeil, « Mon nom indien a été communiqué à mon grand-père par un esprit qui lui a rendu visite. Ma mère lui demandait depuis des années comment il allait m’appeler et il ne répondait jamais. Un jour, il lui a téléphoné, sa voix tremblait et il pleurait. Il a raconté qu’un homme mort il y a un siècle était entré dans sa chambre en répétant "Son cheval est le tonnerre". J’avais 33 ans quand j’ai su qui j’étais vraiment. »

Ron est le descendant direct de Sitting Bull (1831-1890), chef de la tribu des Lakotas Hunkpapas (Sioux) tué d’une balle dans la tête à Standing Rock après avoir combattu sans relâche – et vaincu – le sanguinaire général Custer. « Je suis son arrière-arrière-arrière-petit-fils. Enfant, on m’a appris qu’il fallait être fier de ses ancêtres et de ses origines, que des responsabilités en découlaient. Ma mère insistait pour que je reçoive une éducation, pour ensuite la transmettre à mes semblables dans la réserve. Je pense que cet héritage m’a poussé à me lancer en politique, à devenir gouverneur de ma tribu (de 2005 à 2009) pour en défendre les intérêts. » Né dans les montagnes Black Hills (Dakota du Sud), Ron rêve d’endosser une combinaison d’astronaute à cause d’un dessin animé qu’il regarde chaque samedi après-midi à la télévision. Adolescent il choisit de devenir avocat.. « Pour connaître parfaitement les lois utilisées contre nous et essayer de les changer. Sur ce terrain se joue le combat pour regagner les terres qui nous ont été volées. »

Il n’a jamais plaidé dans un tribunal : il préfère œuvrer au Congrès de Washington. La première fois qu’il y met les pieds, il préside l’université de sa tribu (Sitting Bull college, de 1996 à 2005) et vient réclamer des subventions. Ron a de qui tenir : ses parents, militants, étaient engagés pour les Droits civiques des minorités indienne et afro-américaine. « Ils remettaient sans cesse en cause l’establishment. En 1960 à Greensboro, en Caroline du Nord, mon père a participé au sit-in dans le restaurant du magasin Woolworth pour dénoncer la ségrégation raciale qui interdisait aux clients de couleur de s’attabler. Il avait 17 ans. » À son tour, Ron lutte contre la discrimination. Et les stéréotypes. « Les gens regardent des westerns et s’imaginent que nous sommes encore vêtus de peaux de bête, que nous dormons dans des tipis et que nous nous coiffons de plumes. Ils se réfèrent à leurs livres d’histoire qui nous décrivent comme des sauvages assoiffés de sang ou comme de la chair à canon. »

Les clichés ne manquent pas. « Notre spiritualité qui nous permet de dialoguer avec les éléments ! Nous sommes des individus ordinaires avec une culture différente. » Ce qu’essaie de démontrer The Ride, en suivant la chevauchée organisée par Ron chaque hiver pendant deux semaines : 450 kilomètres pour commémorer le massacre de Wounded Knee perpétré par l’armée américaine le 29 décembre 1890. Plus de 350 hommes, femmes et enfants, désarmés, y furent mitraillés. « Il faut éduquer la nouvelle génération pour qu’elle se souvienne du passé, perpétue les valeurs, les traditions, l’identité et la langue. Cette traversée est éprouvante : les cavaliers souffrent de la faim, du froid, des courbatures. Ils n’ont pas le droit de se plaindre durant l’épreuve. S’ils désirent abandonner, on leur ordonne de dire des prières pour trouver le courage de continuer. J’essaie de leur inculquer l’humilité et la générosité. » Dans les rangs, une majorité d’adolescents et des enfants dès 4 ans.

Ron ne perd jamais espoir. Il a vu Wind River (2017), de Taylor Sheridan, qui dénonce les conditions de vie dans une réserve avec réalisme : alcool, drogue, chômage, pauvreté, suicides. « Nous sommes isolés du monde extérieur. Au moment de la colonisation, on a tenté de nous convertir, les enfants ont été arrachés à leurs parents, frères et sœurs séparés, placés dans des foyers, abusés par des prêtres, stérilisés. Encore aujourd’hui, nous subissons des restrictions et devons demander la permission pour tout. » Le film montre aussi comment l’homme blanc peut commettre un crime dans une réserve en toute impunité, sans craindre des poursuites judiciaires. « On a mis du temps mais on a réussi à modifier la loi il y a neuf ans pour criminaliser les violences faites aux femmes. Une petite victoire. »

Sur le terrain, Ron fait équipe avec son épouse, Deborah, rencontrée il y a quinze ans. Le couple a été arrêté le 27 octobre 2017 lors d’une manifestation contre le pipeline Dakota Access, dont le président Donald Trump a autorisé la mise en service alors que son prédécesseur, Barack Obama, y avait renoncé. Deborah a raconté les mauvais traitements reçus pendant les trois jours d’incarcération, notamment dans des cages pour chiens où ils étaient arrosés au jet d’eau froide. Marqués au feutre de numéros à l’avant-bras pour les identifier. « On aurait pu sortir en deux heures, mais le shérif local a fait du zèle et a pris du plaisir en nous harcelant, en nous intimidant et en nous humiliant. » Standing Rock se situe à 25 kilomètres de là. Au bout de deux mois d’exploitation, le pipeline s’est fissuré, déversant du pétrole dans les nappes phréatiques. Que dirait-il à Donald Trump s’il avait l’opportunité de lui parler ? « Rien, car je perdrais mon temps. Il se comporte comme un enfant, se croit supérieur à tout le monde et se fiche complètement de notre sort. À ses yeux, nous n’existons pas. Nous ne sommes même pas des êtres humains. » Ron apaise sa colère en observant des rituels quotidiens pour honorer ses ancêtres. « Je ne commence jamais un repas sans offrir à boire et à manger aux esprits. Ils prennent soin de nous, alors nous prenons soin d’eux. »

Avec Deborah, ils avaient chacun quatre enfants issus de précédentes unions. Aujourd’hui, ils rendent régulièrement visite à leurs dix-sept petits-enfants et à leurs neuf arrière-petits-enfants ! Leur raison de vivre. « On fait tout cela pour eux, pour qu’ils soient heureux, pour qu’ils aient un avenir. »

Le Journal Du Dimanche N° 3708 du 4 février 2018

The Ride, Bande annonce


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