"Balance ton porc" : les hommes sur la corde raide​

dimanche 21 janvier 2018
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Par Perrine Cherchève

Où sont les hommes ? Depuis la déferlante #balancetonporc, la discrétion est de mise chez la gent masculine : comme si la libération de la parole des femmes avait, pour ainsi dire, muselé celle des mâles. Motus et bouche cousue. Les gros lourds qui débitaient leurs blagues salaces à la mitraillette se planquent dans leurs petits souliers. Quant aux gentlemen, eux ne se sentent pas plus que ça « impliqués », dixit Antoine, la soixantaine, professeur d’université, qui regrette que cette prise de conscience des violences faites aux femmes vire progressivement à l’ordre moral. Il n’a jamais eu besoin d’un manuel de savoir-vivre-ensemble pour éviter toute ambiguïté avec ses thésardes. « Je n’ai pas attendu ces histoires pour savoir qu’il ne faut jamais recevoir une étudiante dans son bureau, la porte fermée, précise-t-il. Il y a des codes de bienséance qu’on connaissait avant l’affaire Weinstein… »

Marc, consultant dans le privé, a vécu le grand déballage des harcelées avec moins de sérénité. Même si ce quinqua élégant et galant, en couple depuis une vingtaine d’années, dit n’avoir rien à se reprocher. « Aujourd’hui, quoi que nous disions sur le sujet, nous nous faisons allumer », regrette-t-il. Vu l’ambiance hystérisante, Marc préfère prendre la tangente et laisser les féministes s’écharper entre elles. Il s’en tire néanmoins avec une pirouette : « Il faudrait que les femmes fassent la même chose, qu’elles osent les blagues à deux balles pour déstabiliser l’adversaire ! » Encore faudrait-il qu’elles aient envie d’oser… En attendant, l’adversaire reste prudent. Car ceux, rarissimes, qui ont tenté de s’immiscer dans le débat avec des propos plus nuancés, s’en sont pris plein la figure. À commencer par le Premier ministre, Edouard Philippe, qui, cet automne, prêchait la modération, en préconisant une « certaine forme de séduction intellectuelle, qui ne peut jamais être une forme de violence, de contrainte, mais qui peut être une forme de séduction ». Réponse au pas de charge de la militante féministe Caroline De Haas : « Le Premier ministre ne fait pas la distinction entre un rapport consenti, libre, plaisant, la séduction, et les violences. Moi, je peux vous assurer que 100 % des femmes font la différence. »

"On est mis à l’index au moindre petit fait"

Pointés du doigt quoi qu’ils fassent - s’ils se taisent, ils sont lâches ou complices ; s’ils la ramènent, ils sont du côté des prédateurs ou potentiellement prédateurs -, les hommes marchent sur la corde raide, en équilibristes. Benoît, 31 ans, qui se qualifie de « vieux con » et de « jeune con » à la fois, en a assez de passer pour un suspect. « La moindre connerie légère devient dérapage. On est mis à l’index au moindre petit fait, s’inquiète le jeune webmaster. C’est liberticide. Il faut en permanence se surveiller. »

Ces derniers mois, les guides de bonne conduite à destination des garçons prolifèrent d’ailleurs sur Internet. Il y a ce qu’ils peuvent encore faire sans risquer d’être épinglés par #balancetonporc, et surtout ce qu’ils ne peuvent plus se permettre au travail, comme à la ville. Un florilège de conseils pour aseptiser les relations hommes-femmes. Donner un petit surnom affectueux à une collègue ? Inapproprié. Cela la rabaisserait. Tenter d’emballer une employée subalterne ? Interdit. Son refus la mettrait dans une situation délicate. Se retourner dans la rue au passage d’une belle femme ? À éviter. Ce serait irrespectueux. « On est en train de créer la confusion entre la drague et le harcèlement, et si je n’ étais pas casé, je ne saurais plus comment me comporter, regrette Stanislas, 47 ans, romancier et père de deux ados. Les femmes qui veulent se faire draguer vont se retrouver face à des mecs qui n’oseront plus. » Au boulot, là où se nouent la plupart des histoires d’amour, ils sont déjà nombreux à y avoir renoncé, comme le révèle l’enquête réalisée en octobre dernier par le site d’offres d’emploi qapa.fr. À la question : « Pensez-vous qu’ il est encore possible de draguer sur le lieu de travail ? », 78 % des hommes interrogés répondent non. Et parmi les 22 % qui pensent que oui, à peine la moitié estiment pouvoir encore séduire en toute sérénité.

"Des hommes se sont enfin sentis coupables, et c’est bien. Mais, aujourd’hui, ça va trop loin"

Gros malaise… Comme en témoigne Hubert, 55 ans, « super mal à l ’aise ». Il a applaudi quand la parole des femmes s’est enfin libérée sur #balancetonporc. Finie, l’impunité. « Des hommes se sont enfin sentis coupables, et c’est bien, réitère-t-il. Mais, aujourd’hui, ça va trop loin : on ne peut rien dire parce qu’on est condamnables a priori. » La moindre grivoiserie au bureau, en famille, entre amis, devient une affaire d’État. Ça ne rigole plus. « Les relations entre les hommes et les femmes sont pourries. Tout est faussé », poursuit-il. La galanterie s’apparente à de la muflerie, les compliments s’entendent comme de la gaillardise, regrette-t-il, en fredonnant les paroles de Diane Tell qu’il affectionne, empreint de nostalgie : « Si j’ étais un homme, (…) je t’offrirais de beaux bijoux, des fleurs pour ton appartement, des parfums à vous rendre fou. (…) Il faut dire que les temps ont changé. De nos jours, c’est chacun pour soi. Ces histoires d’amour démodées n’arrivent qu’au cinéma. On devient économe. »

Aux yeux de Sébastien, 28 ans, rejeton de la génération Y imprégné d’égalité hommes-femmes, Hubert et consorts passent pour des ringards, accrochés à leur statut de mâles dominants. « Leur malaise n’est pas légitime, explique-t-il. C’est un réflexe purement conservateur : si tu es un mec, tu as le droit de faire des blagues lourdes, et si tu es une femme, il faut que tu acceptes. » La vague de l’après-Weinstein a démoli leurs certitudes d’ Homo erectus. « Ils continuent à penser qu’ ils peuvent s’affirmer grâce à leur virilité, poursuit le presque trentenaire. Au fond, ce qui leur fait peur c’est de ne plus être des hommes, des v rais. »

Marianne N° 1088 du 19 janvier 2018


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HLM, des locataires blindés

jeudi 2 décembre 2010

Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info