Le crime paie

mardi 16 janvier 2018
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Par Philippe Bilger

Le crime paie. En tout cas pour certains, le crime a pu payer en permettant, de l’autre côté de la vie honnête et respectable, une flamboyance, une profusion somptuaire, un mépris de l’existence ordinaire et des tâcherons du travail quotidien. William Perrin était "un voyou en noir et blanc, de la vieille école. Il s’est donné la mort à 86 ans, quelques jours avant Noël".


Spécialisé dans les braquages de banques, étant sorti de prison pour la dernière fois en 2009, il avait toujours veillé à demeurer dans ce champ exclusif de transgression parce que, pour les fourgons blindés, "t’es obligé d’allumer... Quand il y a mort d’homme, c’est une autre histoire". Ainsi même les criminels ont une morale et il y a une hiérarchie dans l’interdit et les actes antisociaux. Il y a toujours pire que soi. Ce qui m’intéresse est la conception qu’avait William Perrin de l’existence réussie parce que je peux faire un lien avec la relation qu’au cours d’un procès j’ai entretenue avec Antonio Ferrara, incarcéré encore pour de longues années.

William Perrin a eu, selon lui, "une vie merveilleuse. J’ai connu plein de gonzesses, vécu en Amérique. Si j’avais pas fait le voyou, je serais mort au travail". Le crime a donc été un moyen de substituer à un destin prétendu étriqué et modeste une existence de rêve. Cette approche n’est pas singulière certes mais elle a le mérite de faire fi des vieilles lunes de la société coupable et d’innocents projetés dans le crime parce qu’ils auraient eu faim et froid et qu’aucune autre solution ne se présentait pour eux. William Perrin, dont la sincérité fait du bien, a choisi cette destinée parce qu’elle était infiniment plus rentable et qu’ainsi il sortait de la catégorie honnie des gagne-petit. Le crime ne s’est pas imposé à lui, il l’a voulu lucidement, cyniquement.

Antonio Ferrara était sur le même registre mais lui non seulement ne dédaignait pas l’attaque des fourgons blindés mais ne pratiquait que ces "opérations", sans que la peur "d’allumer" l’entravât si peu que ce soit. Il n’empêche que je me souviens de lui comme d’un accusé vif, intelligent, charmeur - peut-être surestimé dans un milieu du banditisme qui avait vu disparaître certaines figures mythiques - qui répondait avec franchise à mes questions. Notamment à cette interrogation centrale pour un être comme lui. Avec ses qualités, sa vivacité, son aptitude à nouer des liens normaux avec autrui, n’aurait-il pas dû faire un autre choix de vie et se consacrer à la normalité avec un capital humain pourtant indéniable mais si absurdement dévoyé ? Je me rappelle avec quelle ironie, mais qui n’était pas hostile, il m’avait sincèrement répliqué que les fourgons blindés brillaient de mille feux par rapport au SMIC et que pour lui aucune hésitation n’était possible.

Quand sa compagne a été entendue, j’ai constaté aussi à quel point la posture virile, le souci de "faire le beau" devant une femme, la légèreté et l’insouciance de celle-ci, étaient des alliés redoutables pour l’habitude criminelle. Alors que la présentation que je lui offrais de la personnalité honorable qu’il aurait pu être le flattait peut-être mais n’aurait jamais la moindre incidence concrète sur le cours de ses résolutions. Même s’il était contraint d’admettre là où elles l’avaient mené, et pour très longtemps. Entre William Perrin et Antonio Ferrara, le même refus de la banalité sans luxe, la même détestation d’un fil du temps sans éclat. J’ai le plus souvent perçu le crime ou les délits les plus graves comme une sorte de raccourci que la faiblesse empruntait face à des situations jugées inextricables. Dépassés par les événements, quelques-uns prenaient le parti immédiat de les noyer dans le pire ! Raccourci qui faisait passer directement l’individu de la crise où il se trouvait à la commission du délit ou du crime parce qu’il lui manquait ce blocage fondamental, inaltérable chez la majorité d’entre nous : tout sauf précisément le délit ou le crime !

C’est tout à fait autre chose chez William Perrin qui a mis fin à ses jours et dans sa prison pour Antonio Ferrara. Pour celui-ci comme pour l’autre, il y avait, il y a cette indéracinable certitude que le crime paie. À leurs risques et périls.

philippebilger.com


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