Être ou ne pas être… Charlie

vendredi 12 janvier 2018
popularité : 1%

Par Jean-Luc Porquet

D’après les derniers chiffres, la France compte 35 238 journalistes Tous peuvent vivre normalement. Rencontrer des gens à leur guise, sauter vite fait dans un taxi, prendre le métro, boire un café en terrasse… Tous, sauf les journalistes de Charlie Hebdo.


Depuis trois ans, depuis la tuerie du 7 janvier, ils vivent dans un autre monde que le nôtre : dans une prison, une boîte de conserve, un bunker. La nouvelle adresse du journal est tenue secrète. L’immeuble où ils travaillent est hautement sécurisé : portes spéciales, blindage, sas, codes et caméras. Des flics les protègent en permanence. Policiers d’élite lourdement armés, flics en civil, gardes privés. Fabrice Nicolino, qui fut blessé le 7 janvier, décrit tout cela par le menu dans le numéro 1 328 de Charlie Hebdo de la semaine passée.

Une quinzaine de journalistes sur plus de 30 000. Une quinzaine menacés de mort en permanence. Et toute une profession, toute une société qui s’appliquent à regarder ailleurs. Pas la peine d’adhérer au slogan « Je suis Charlie » pour trouver qu’il y a là quelque chose qui cloche. Philippe Lançon, lui aussi gravement blessé le 7 janvier, dit avoir pris ses distances avec ce slogan depuis qu’il est parfois devenu une sorte d’injonction. Il le rappelle : « Au tout début, "Je suis Charlie" voulait simplement dire : "Je ne lis pas forcément Charlie, je n’aime pas forcément Charlie, mais je refuse qu’on tue ceux qui le font." »

On peut ne pas apprécier l’humour de Charlie, ses combats, ses obsessions. On peut le critiquer, et même le traîner devant les tribunaux. Pour ses dessins dans Charlie, Cabu a eu près de 20 procès, qu’il a presque tous perdus. Cette règle du jeu, il l’acceptait sans barguigner. Mais comment accepter les menaces de mort ? Comment accepter les discours de ceux qui laissent entendre que ces menaces sont, au fond, légitimes ?

Comme trouver normal que pour exercer leur liberté d’écrire et de dessiner, ceux de Charlie doivent sacrifier celle d’aller et venir comme tout le monde ? Et combien de temps encore devront-ils endurer ça ? « On peut accepter toutes ces contraintes pendant quelques années, dit Riss, le patron de Charlie, mais est-ce qu’on va accepter ça pendant dix ans ? » Et de se demander : « Jusqu’où on tiendra moralement ? » Ils le disent à leurs lecteurs, et aussi à ceux qui ne les lisent pas : « Nous avons un besoin proprement vital de votre présence, de votre soutien, de votre vigilance, de vos cris et de vos protestations, même quand ils nous visent. »

« Être Charlie » ? C’est comme on veut. Mais, être avec Charlie, avec Riss, Nicolino, Lançon, Fieschi, Coco, Briard, Fischetti, Foolz, Luce Lapin et toute l’équipe, trois fois oui !

Le Canard Enchaîné N° 5067 du 10 janvier 2018


Commentaires

Agenda

<<

2018

 

<<

Janvier

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
2930311234
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Brèves

L’Europe renonce à réguler les blogs

vendredi 26 septembre 2008

Rédaction en ligne
vendredi 26 septembre 2008

Le Parlement européen a rejeté l’idée de mettre de l’ordre dans le statut juridique des blogs, qui avait suscité un certain émoi chez les internautes.