Un métier de surface ?

dimanche 7 janvier 2018
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Par Jean-Claude Guillebaud

Dans l’audiovisuel, toute période de crise est affairée et bavarde. Les chaînes d’info en continu ont aligné leur rythme sur celui, bien connu, de la radio. On y songeait en septembre dernier, puis en décembre, quand les terroristes ont relancé leurs offensives "low-cost" contre les militaires de l’opération Sentinelle. Une crise contribue à une sorte d’ébriété des ondes. Radio et télévision sont mieux placées qu’aucun autre média pour répondre à cette roborative panique du discours, à cette injonction - toute affaire cessante - de clarification et de rapidité. Une campagne, qu’elle soit électorale ou militaire, est donc médiatiquement assez discoureuse.


C’est fou ce qu’on prononce de phrases ! Voilà que reviennent, tout guillerets, les experts en stratégie et les exégètes de la géopolitique. Sans compter les nouveaux venus, experts en terrorisme. On offre ainsi aux citoyens des programmations fiévreuses et des éditions spéciales. On met en ondes une superfluité, pour ne pas dire une prodigalité, du commentaire. On multiplie les micros-trottoirs et les appels "interactifs" à l’auditeur dans le rôle du peuple réel ou du chœur antique. Le plus frappant, malgré tout, c’est ce qu’on pourrait décrire par la différence radicale entre l’actualité de surface et les grands mouvements de fond. D’un côté le "médiatique", de l’autre les logiques contraignantes de l’Histoire. Les marins le savent mieux que quiconque. Sur la mer, l’agitation désordonnée de l’eau s’observe à la surface, au lieu qu’elle s’apaise quand on gagne en profondeur. Pour être plus technique, disons que la surface est agitée par mille turbulences maritimes superficielles, tributaires des sautes de vent, grains fugitifs et météos changeantes. Ces vagues-là n’agitent que l’épiderme de la mer. Elles peuvent être traîtresses, certes, et suffisent parfois à provoquer un naufrage.

Mais dans les profondeurs, les mouvements de l’eau sont plus amples, plus têtus, plus durables. Lent à se former, le ressac remue l’océan dans sa masse même, jusqu’à ses tréfonds. Il vient de loin, mais prendra du temps pour s’apaiser. Sa lenteur est trompeuse. On croit qu’il nous berce mollement alors même qu’il se creuse à mesure et finira peut-être en tsunami. Si l’on en croit "le Petit Robert", il s’agit d’une "onde océanique engendrée par un accident volcanique invisible dans les profondeurs mais provoquant d’énormes vagues côtières". Cette définition constitue aussi un magnifique résumé du malentendu médiatique. On peut discourir à l’infini sur les "effets" de surface de cet événement. Tous les invités rassemblés en hâte par les médias - spécialistes de l’islam, essayistes, stratèges du pétrole, sondeurs et guetteurs d’opinion - n’en finissent pas de scruter les agitations événementielles. Qui le leur reprocherait ? On est dans une immédiateté boulimique. L’urgence fait loi. Et d’ailleurs, les questions soulevées, même menues, ne vont pas sans conséquences. Chacun s’efforce donc de brasser l’infinitésimal : un ou trois missiles à tel endroit, un mouvement de camions dans telle ville, etc.

Tout cela légitime mille et un babillages, des tas de directs, des affrontements et des studios mobilisés. Mais voilà que, de temps en temps, par téléphone, un puis plusieurs auditeurs bousculent le cérémonial. Voilà qu’une voix incongrue grésille à l’antenne et convoque, mine de rien, un tout autre niveau de la même réalité. En vérité, ces voix parlent de beaucoup plus loin dans les profondeurs. Elles restent dans la perspective non pas de l’événement, mais du "temps long". L’affaiblissement de nos démocraties, une mondialisation mal maîtrisée, un projet inégalitaire sans vergogne, l’évacuation en douce des classes moyennes… Bref, elles pointent les vrais périls qui se cachent derrière les miroitements insaisissables - et parfois trompeurs - de cet événement encore à l’état de fœtus. Celui que nos confrères de la radio rangent avec gourmandise dans la catégorie des "breaking news".

Seul l’emploi de l’anglais aide à faire sérieux, quitte à noyer le poisson. En français, il faudrait traduire par "dernière nouvelle" ou "info de dernière minute". C’est-à-dire ce qui n’est pas très utile pour comprendre un peu mieux la marche du monde. Alors ? Comment faut-il évoquer ce contraste entre le temps long de la réalité et ce temps court du médiatique ? On ne sait trop. Mais on a déjà compris qu’un même péril guettait les virtuoses des "breaking news" : ne plus faire qu’un métier de surface...

Jean-Claude Guillebaud

teleobs.nouvelobs.com


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