Regard plus calme sur la politique

vendredi 30 juin 2017
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Par Jean-Claude Guillebaud

Après ces tourmentes électorales, et cet embrouillamini du "changement", on a parfois envie de faire le point, avec un peu de recul et de calme. Essayons, point par point, de dédramatiser les querelles. Essayons. Le souverainisme ? Effrayés à juste titre par la liberté planétaire nouvellement acquise par le capitalisme financier prédateur, ce génie sorti de la bouteille, certains n’acceptent pas de faire leur deuil de la nation et de la République. Ils ont souvent de très bonnes raisons à cela.

Jusqu’à ce jour, c’est à l’intérieur du cadre national - et de lui seul - qu’on a réussi à domestiquer la puissance du marché et à organiser une régulation qui lui fît contrepoids. En s’évadant de la nation, en détruisant celle-ci, et dans l’attente vague d’une quelconque régulation supranationale ou européenne (qui tardera à venir, n’en doutons pas), le marché s’offre le luxe d’échapper à tout contrôle. Comme l’écrivait le regretté André Gorz, "émancipé des États et des sociétés (…), détaché du monde de la vie et des réalités sensibles, le capital substitue aux critères du jugement humain l’impératif catégorique de son propre accroissement". La conscience aiguë - et justifiée - qu’il y a là un péril conduit les souverainistes à se méfier des abandons de souveraineté prématurés et à prôner un retour des frontières nationales. Hélas ! C’est le mot retour qui pose problème. C’est lui qui les menace d’enfermement, fait la partie belle à leurs adversaires et stérilise, en définitive, la réflexion.

Le même raisonnement pourrait être tenu au sujet de la lutte des classes. En décrétant qu’elle est obsolète, en ironisant même à son sujet, les zélotes du tout marché prêtent leur concours à un escamotage dont nous savons bien qu’il est - aussi - idéologique. Il permet de passer par pertes et profits la souffrance sociale aggravée, les inégalités creusées, les injustices innombrables auxquelles la modernité libérale ne prête plus désormais qu’une attention distraite. On peut donc comprendre l’indignation de la gauche de La France Insoumise, qui n’accepte décidément pas ce tour de passe-passe et s’emploie à restaurer une pratique militante fondée sur la lutte des classes. La démarche est aussi respectable que généreuse mais, là aussi, c’est l’idée de restauration qui fait difficulté. Pourquoi ? Parce que, dans l’architecture de la société, dans les modes nouveaux d’organisation du travail, dans les représentations collectives ou les actions syndicales, des bouleversements ont eu lieu qui rendent à peu près inopérantes les analyses traditionnelles du type classe contre classe. Cette nostalgie exprime une vérité mais prend figure de piège, pour le plus grand profit de ceux-là même que l’on entend combattre. Le néolibéralisme déterritorialisé, boursier, nomade et désormais sans base sociale est un bien plus insaisissable que le bon vieil "ennemi de classe", bourgeois et exploiteur, de jadis.

Le troisième scénario, enfin, participe d’une tradition historique bien connue : celle de la "troisième voie". Le mouvement En Marche ! en est le dernier avatar. Moins nouveau qu’on ne le dit. Au cœur des tourmentes et des blocages politiques, il s’est toujours trouvé des partisans de la synthèse. On a toujours connu des politiciens ou des intellectuels de bonne volonté, soucieux de tracer une piste médiane. Leurs démarches ont toujours suscité le respect mais elles ont rarement abouti à un résultat durable. Aujourd’hui, une partie de la gauche européenne, dite sociale-démocrate, se réfère à ce qu’Anthony Giddens, un de ses théoriciens britanniques, appelle lui-même la "troisième voie". Prenant acte de la mondialisation, de ses promesses et de ses dangers, les partisans de cette option proposent de refonder la social-démocratie sur des bases nouvelles. Leur analyse a le mérite du pragmatisme et du réalisme. On retrouve la thématique d’Emmanuel Macron. On est frappé, néanmoins, par la fragilité de ses fondements éthiques et l’insuffisance de ses critiques du néolibéralisme. Au pouvoir redoutablement subversif du marché globalisé de cette fin de siècle, les partisans de cette troisième voie opposent poliment des concepts flous et - trop souvent encore - des vœux pieux. C’est le côté light de cette pensée.

Il est vrai que, dans l’Histoire, presque toutes les "troisièmes voies", rassurantes dans leur formulation, ont surtout servi de fourrier à la victoire du plus puissant. Grosso modo, nous en sommes là. Loin d’être "finie" comme le disait Francis Fukuyama, l’histoire, et donc la politique, ne fait que (re)commencer. Tant mieux !

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