« Je laisse mon cerveau au vestiaire »

vendredi 16 juin 2017
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L’abattoir est un double enfer : pour les animaux qui y sont tués à la chaîne et pour les ouvriers à qui la société délègue ce sale boulot. Un essai nous plonge dans cette part maudite des sociétés modernes.

Par Anne Crignon

Pour son acharnement à dénoncer le sort des poussins mâles broyés vivants ou le gazage des cochons à l’issue d’une vie d’élevage misérable, l’association L214 est parfois violemment décriée. Mais ce procès en outrance ne dissimule pas la gêne que chacun sent au fond de soi : une certaine barbarie se perpétue dans les usines d’abattage, qui dira le contraire ? La boussole éthique de chacun s’affole face au traitement réservé aux animaux dits « de boucherie » (mais oui : pourquoi l’agneau et pas le chaton ?). Or, une fois refermé l’ouvrage d’Olivia Mokiejewski sur « Le peuple des abattoirs », c’est le cœur qui lâche, carrément.

Olivia Mokiejewski est journaliste et documentariste. Pendant trois ans, elle a rencontré des ouvriers de la viande. Ils sont 50 000 en France, employés dans les 917 abattoirs répartis sur le territoire, « des grands, des petits, des corrects, des abominables », écrit-elle. Recueilli auprès de l’un de ces travailleurs « invisibles » reclus loin des villes et des regards, un aveu résume un sentiment très partagé : « Tu fais comme tout le monde, tu laisses ton cerveau au vestiaire et tu pries pour que le temps passe vite. » Ils ont été nombreux à lui raconter ce que la routine et la volonté de se mettre à l’abri des états d’âme produisent d’indifférence vis-à-vis des animaux. L’esprit se clive. La pièce de viande qui passe sur la chaîne est envisagée comme une matière première, pas davantage. « Au boulot, je ne me dis pas que je travaille sur des animaux, je dissocie complètement », lui a confié une ouvrière. Une Malienne installée dans les Côtes-d’Armor avec ses enfants explique : « Il faut avoir le mental. Et l’odeur, elle est horrible. Je mets du parfum sous mes narines. »

Leur parole sort rarement de cet espace socialement marginalisé. Pour y avoir accès, Olivia Mokiejewski est donc entrée comme intérimaire dans un abattoir aux portes d’une petite ville, à la saison des barbecues, quand la cadence augmente. Elle s’est levée la nuit pour embaucher à 4 heures dans cet univers sans fenêtre, tout en néons aluminium et carrelage blanc. Elle raconte tout. Le travail qui commence dans ce qu’on appelle la « partie sale » de l’usine, là où la vache, le veau ou le mouton sont encore entiers. L’ouvrier 1 entraîne l’animal. Lequel a peur, se cabre devant sa mort, crie. Un petit couloir métallique le prend en étau. L’ouvrier 2 l’étourdit (c’est le terme technique) par électronarcose – une pince placée sur les tempes de l’animal. Un courant électrique lui traverse le cerveau et provoque des lésions irréversibles. À ce stade, l’animal est censé être inconscient mais tout va très vite (rentabilité oblige). Lorsque l’ouvrier ne positionne pas bien son outil, celui-ci glisse sur le cou ou le museau et il est alors probable que certains mammifères sont encore conscients lorsque commence la mise à mort. « Dans le système d’élevage intensif, les animaux ont à peine le temps de vivre. Ont-ils le temps de mourir avant d’être découpés ? » demande l’auteur.

Enrouler la chaîne autour d’une patte afin que l’animal soit propulsé en l’air et suspendu est la tâche de l’ouvrier 3. Appelé prosaïquement « le tueur » dans toutes les usines d’abattage, l’ouvrier 4 le saigne en lui tranchant la gorge. Tout animal doit être vidé de son sang pour être consommé et cela ne peut se faire que s’il est vivant (le cœur doit battre pour que le sang s’écoule). L’observatrice note que le tueur tranche les gorges à la chaîne « comme s’il serrait des boulons ». Olivia Mokiejewski consigne le tout. La vingtaine d’ouvriers costauds, leur blouse maculée, l’odeur âcre des graisses et des déjections, le vacarme des machines, la division du travail, la découpe des vaches par morceau – chacun sa partie. Le bovin qui ne doit pas passer plus de 60 minutes sur la table (la rentabilité, encore). Hommes et femmes en blanc travaillent au coude à coude comme un boucher. La triperie où sont traités les boyaux exhale l’odeur la plus irrespirable. Les têtes sont dans les bacs et les viscères suspendues à des crochets.

Des nacelles montent et descendent le long des carcasses. Olivia Mokiejewski est sur l’une d’elles. Sa tâche consiste à couper la patte arrière droite, encore chaude, note-t-elle, de chaque mouton au niveau du genou, et à la jeter dans un bac ; se concentrer sur une partie permet d’oublier le mammifère. Une autre fois, on la mettra sur la chaîne, avec 209 agneaux « à faire » - c’est le jargon d’usage – ce jour-là. Une autre fois, elle sera un peu plus loin sur le tapis, « à la moelle épinière »… Son récit fait penser au documentaire de Georges Franju sur les abattoirs de La Villette et de Vaugirard en 1949, « Le Sang des bêtes », et au livre d’Upton Sinclair, « La Jungle » publié en 1905 pour décrire le taylorisme dans les usines de Chicago. Tout est si semblable. Face aux bêtes menées mécaniquement à la mort, Upton Sinclair se demandait déjà comment il était possible de « les pendre ainsi avec froid détachement ».

On ne s’étonnera guère, dès lors, que l’abattoir (on dit « slaughterhouse » en anglais, la maison du massacre) soit frappé par les maladies professionnelles. Avec des injonctions à « faire », par exemple, 850 porcs par heure, soit 30 000 par semaine, le corps est usé par le stress, les gestes répétitifs, la position debout. Après des années de surutilisation d’un muscle ou d’un tendon, une lésion à l’épaule, au dos ou au poignet produira comme des décharges électriques – parfois à vie. Il y a beaucoup d’accidents : amputations, écrasement des mains, coups de sabot, de corne, griffures profondes, eczéma, dermites, asthme, intoxication aux gaz de putréfaction. Olivia Mokiejewski a beaucoup parlé avec « les Gad », à l’usine finistérienne de Lampaul-Guimiliau, lors de la fermeture du site en 2014. Elle décrit leur sentiment d’être jetés comme des riens, la cérémonie du dernier jour sur l’air fameux « pleurez, pleurez mes yeux » chanté par la Callas – mais aussi les divorces et les sept suicides. De plus en plus les abattoirs tournent avec des tâcherons, ces travailleurs indépendants recrutés par des prestataires de services. Moins chers. Moins encombrants qu’un salarié en dépression.

La blessure morale est là aussi dans les consciences meurtries. Certains ont quitté le métier et parlent, les dénis se défont. Ils supportent mal d’avoir participé à cette machine de mort industrielle – que le philosophe Peter Singer a mise en parallèle avec les camps de concentration. D’autres n’ont pas pu faire ce travail. Un jour, ils ont répondu à une petite annonce, enfilé bottes, charlotte, blouse et casque. Au bout d’une heure, ils ont demandé à aller aux toilettes et on ne les a jamais revus. Mais pour ceux qui restent et se mithridatisent, quels dégâts sur le psychisme ? L’auteur a identifié une forme de honte sociale. Des ouvriers qui disent « Je travaille à l’usine » plutôt qu’« à l’abattoir » et n’en parlent jamais, pas même à leur femme. Cette réalité qui rassemble chaque jour des milliers d’hommes et d’animaux dans un même travelling insoutenable pour le commun des mortels, les industriels s’emploient à la faire oublier par un « packaging » champêtre et des nappes à carreaux. Ce subterfuge marketing accompagne le mouvement amorcé au début du XIXème siècle pour escamoter l’industrialisation de la mise à mort des animaux. Longtemps les bêtes furent tuées par les bouchers en pleine rue. Le siècle des Lumières s’en offusque. En 1810, Napoléon ouvre des abattoirs dans Paris. Ils y resteront jusqu’à l’avènement du camion frigorifique dans les années 1950. Les usines sont alors déplacées à la campagne, près des lieux d’élevage. Puis le productivisme crée l’enfer à grande échelle dans ces systèmes clos. « On ne tue plus les animaux pour se nourrir, on fabrique de la viande. À quel moment le système a-t-il déraillé ? » Interroge l’auteur.

Est-il civilisé de déléguer le sale boulot aux mêmes toute une vie ? D’ériger en norme la cruauté et l’inhumanité pour produire trop et mal ? Les questions posées par Olivia Mokiejewski dans ce livre profond sont essentielles. Vertigineuses aussi.

L’OBS N° 2745 du 15 juin 2017


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