Un furieux narcissisme médiatique

samedi 18 mars 2017
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Par Jean-Claude Guillebaud

Les médias n’en finissent pas de parler d’eux-mêmes, époustouflés qu’ils sont par le sentiment de leur propre grandeur. Le reste du monde n’est là que pour mémoire…

Un joyeux pamphlet de Jean-Louis Curtis, "la Chine m’inquiète", se moquait jadis des bas-bleus du maoïsme, procureurs de la "déconstruction" et autres sauveurs d’humanité. Bien longtemps avant, il y avait eu le fameux "Travelingue", roman de Marcel Aymé, daubant cruellement les "cultureux" des années 1930. On attend aujourd’hui celui ou celle qui finira par immortaliser la pépiante basse-cour journalistique, avec ses oracles impavides, ses bavards hertziens, ses animatrices minées par la concurrence et ces copains-coquins de studio. Au sujet de cet univers, on s’en voudrait d’ajouter la cruauté à la cruauté, comme d’autres ajoutaient la guerre à la guerre. Il n’empêche que les yeux fermés et l’oreille tendue, on en vient parfois à souhaiter une satire un peu plus pointue.

La raison en est simple. Qu’ils soient de droite, de gauche ou de "nulle part", les candidats à l’élection présidentielle de mai prochain s’en prennent de plus en plus souvent aux "médias". Avec une brutalité et - souvent une bêtise - qu’on ne peut accepter avec résignation. Cette liberté-là vaut qu’on la défende avec énergie contre les démagogues. Mais, en retour, on est en droit d’attendre du "médiatique" décervelé, qui n’a plus grand-chose à voir avec le journalisme, un petit effort de "décence commune", comme dirait Orwell.

Or l’aimable petite planète médiatique en rajoute ces temps-ci dans un narcissisme infantile, exaspérant pour l’usager ordinaire. Je m’explique : c’est fou la place qu’occupent dorénavant dans les médias ces exercices d’autocélébrations croisées, citations promotionnelles ou joyeusetés de sérail. Comptez sur vos doigts. Aux revues de presse se répondant l’une l’autre et réamorçant le sempiternel mécanisme autoréférentiel, il faut ajouter les innombrables "débats" d’amuseurs pigistes, les interviews tutoyées, les face-à-face transcendants (disons Marcel Gauchet contre Cyril Hanouna ou Thomas Piketty face à Alex Vizorek), les galéjades d’après-midi avec, en invité surprise, devinez qui, Tartempion soi-même !

En ces lieux, les médias n’en finissent pas de parler d’eux, époustouflés qu’ils sont par le sentiment de leur propre grandeur. Y a-t-il encore un monde et une vie en dehors du studio ? On n’en jurerait pas car au-dehors, tout un appareillage de presse spécialisée ou rubriques people tient minutieusement la chronique du dedans, contribuant à faire de la planète média (ses stars, ses méchants, ses champions et ses ex-présentateurs un peu ridés) une sorte de sous-féerie hollywoodienne, avec l’avenue Kennedy ou l’esplanade Henri-de-France en lieu et place du Sunset Boulevard. Disert, cancanier, ce petit monde est évidemment moins féerique et plus dur qu’il n’y paraît. De la cour ou du sérail, il a gardé tout à la fois la rudesse et la vanité. Les dagues sont dans les manches et l’odeur du sang médiatique a tôt fait d’affoler la horde. Si les micros pouvaient parler, ils diraient d’ailleurs leur lassitude. Seule différence, à la radiotélévision ces fausses courtoisies de cour et ces aménités assassines s’organisent autour d’un principe ontologique unique et simplissime : l’Audimat, le chiffre, la vente en librairie, l’applaudimètre.

Ce principe organisateur préside à toutes les conversations, habite l’inconscient collectif et gouverne secrètement le narcissisme de chacun. Qu’est-ce que tu nous vends aujourd’hui coco ? signifie en réalité : Prends garde à la mévente et aux chiffres en baisse, malheureux vivant virtuel du cybermonde ! Ainsi est-ce, bon an mal an, autour de "quantités"- réelles, escomptées ou perdues - que gravitent fébrilement les astres, planètes, astéroïdes ou satellites composant cette galaxie. Le reste du monde n’est là que pour mémoire. C’est donc moins l’image d’une cour que celle d’une collectivité scolaire qui vient finalement à l’esprit. L’ombre tutélaire planant sur ce petit monde n’est pas celle d’un monarque identifiable - et craint - en sa majesté lointaine. C’est celle de répétiteurs ou surveillants généraux plus familiers mais pas moins redoutables et qu’on devine embusqués sous les préaux : Denis Olivennes, Mathieu Gallet, Christopher Baldelli, Alain Weill, Vincent Bolloré, pour ne citer que quelques-uns de ces surveillants sachant compter.

Tout cela pour dire combien nous préoccupent douloureusement, en cet aigre début d’année, plein de désastres russes, de famine soudanaise, d’hystérie présidentielle aux États-Unis et de massacres syriens, les scores de Charline Vanhoenacker en audience cumulée sur France Inter

Jean-Claude Guillebaud

teleobs.nouvelobs.com


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