La télé claque l’écran au nez de Benoît Hamon

mardi 31 janvier 2017
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Par Antoine Perraud

La télévision hait le mouvement qui déplace les lignes. Elle chasse à coups de canne les trublions, surtout s’ils sont de gauche. Dimanche soir, on se serait cru avec les émigrés de Coblence pendant la Révolution française ! À n’en pas croire ses oreilles…

Un pool de commentateurs a trouvé un couteau : Benoît Hamon. Sur les écrans de télévision, de sept à neuf, souffle l’anti-hamonisme primaire. La coterie ayant voix au chapitre cathodique fait la fine bouche et tord le nez. Ce choix n’est pas le sien. Sur France 2, Nathalie Saint-Cricq n’en est pas revenue – ce qui ne l’empêche pas d’être là : « Qu’ont-ils tous à vouloir du pain alors que nous avons de la brioche ? », semble-t-elle enrager, yeux au ciel et lèvres pincées. Idem sur BFM TV ou i-Télé : parmi la caste qui cause dans le poste, s’affiche ou suinte le dégoût de ce vainqueur si peu ragoûtant. Il n’est pas de notre monde, signifient chaque mot et chaque phrase de tous ces éditorialistes. Comme s’ils étaient habitués à se servir chez Fauchon mais se trouvaient soudain confrontés à un produit Lidl – pire qu’Ed, qui peut au moins sonner à leurs oreilles comme un rappel… d’Édouard (Balladur) ! En France, où tout finit par des chansons à boire, un envoyé spécial à la Mutualité note, avec cet art achevé de meubler dans l’attente des résultats officiels : « Il y a du vin rouge, du vin blanc, mais pas de champagne. » Nathalie Saint-Cricq, interrogeant Gérard Collomb en représentant d’Emmanuel Macron, lui lance : « Sans faire de la politique politicienne, ce soir, c’est champagne pour vous ! »

Le champagne signale son entre-soi naturellement dominant. Comment peut-on s’en passer ? Comment prétendre gouverner sans champagne ? Benoît Hamon n’a pas fini d’expier cette faute de goût, cette intolérable façon de trahir la gauche caviar. Les marquis poudrés et les rombières emperlousées de la télé ne comprennent pas comment la canaille – quelque 2 millions de gueux sortis voter par temps froid – peut à ce point se tromper. Ils avaient le choix entre deux chauffeurs Uber (même costume et même cravate) : ils ont pris le mauvais ! « Mitterrand reviens, ils sont devenus fous ! », lance sur i-Télé un « consultant politique », Jean-Luc Mano, blanchi sous le harnais – dans l’autre siècle, l’élection de François Mitterrand le fit passer de L’Humanité à TF1, avant qu’il ne profitât du nouveau millénaire pour devenir PDG de BFM en 2001. Et le voici qui lance, sur la chaîne d’information en continu concurrente, ce dimanche 29 janvier 2017, un grand cri empli d’angoisse nostalgique. Ah ! le Mano. « Le mino, c’est ainsi qu’on le nommait au Parti Socialiste. L’éternel minoritaire, Benoît Hamon, devient majoritaire. Il faudra essayer de le comprendre », glisse une voix sur le même plateau d’i-Télé. La partie n’est pas gagnée – tenter de comprendre cette victoire de la part de ceux qu’elle révulse.

L’inconscient d’Hervé Gattegno parle à ciel ouvert lorsqu’il évoque « le mauvais jugement porté par les électeurs de gauche sur le bilan du quinquennat ». « Mauvais jugement » : erreur d’entendement ou évaluation sévère ? Le journaliste, qui s’est peut-être fait, à son esprit défendant, plus fin qu’il n’était, rétablit bien vite la brutalité de sa vision des choses : « Hamon a réussi l’exploit de défendre une politique qui n’apparaît pas très sérieuse d’une façon sérieuse. » Chez cette petite société faisant office de climatiseur du conformisme politique ambiant, le mot « utopie » est une injure dégradante, qu’Éric Brunet brandit avec une ironie carnassière. « Grand bond en arrière », décrète quant à lui, sur France 2, Nicolas Beytout, tandis que Laurent Delahousse, le questionneur aux questions très arrêtées, lâche des noms infamants à ses yeux pour définir Hamon : Corbyn, Sanders… La palme revient peut-être à celle qui pilonne sans relâche le vainqueur annoncé depuis 19 heures, Anna Cabana : « L’inexpérience tient lieu de brevet de modernité. » Ainsi s’agite un petit clan, payé pour gloser ad nauseam. Il a fini par s’identifier à une aristocratie et sent son Ancien Régime à vingt pas. Ces talons rouges autoproclamés s’avèrent, dès qu’ils ouvrent la bouche, garants de l’opinion unique à même d’étouffer toute pensée singulière.

Cramponnés à leur poste et se sentant confusément menacés par tant de cocotiers ainsi secoués, de suffrage populaire en suffrage populaire, ces privilégiés imbus de leurs préjugés fulminent : « Il y a une part de revanche, Benoît Hamon, c’est l’un des licenciés, des frondeurs de ce quinquennat », lâche, avec un mépris doublé d’une incompréhension un tantinet apeurée, Ruth Elkrief. Qui sait si nous ne passerons pas de la révolte à la révolution, avec ces hordes issues « de la gauche protestataire, de la gauche du non, qui a fait florès en Espagne et ailleurs » – dixit toujours Ruth Elkrief. Un confrère rappelle que Hamon est entouré de personnages qui osèrent voter non à la belle Europe marchande en 2005. Et une écharpe rouge (Christophe Barbier) s’égosille : « Simulacre d’un grand congrès du PS ! » Un Petit Chose quasiment armé d’une fourche a donc gagné, c’est officiel à 20 h 45. Comment se rassurer ? En le faisant déjà rentrer dans le rang. Anna Cabana : « Sera-t-il capable d’une deuxième métamorphose, lui qui n’était que la gauche raillée du PS mais qui s’est élevé au niveau de Valls ? » Hervé Gattegno : « Il a besoin d’une métamorphose supplémentaire pour dialoguer en position de force ou pas trop défavorable face à Jean-Luc Mélenchon. » Comment transformer cette vague en digue ? Comment assainir ce qu’il y a de dangereux pour l’ordre établi chez ce Hamon, dont Éric Brunet rappelle qu’il « a capté "Nuit Debout" et toute la logique un peu écolo-citoyenne de petits mouvements nés comme ci comme ça » ? En le liant à Valls, farouche vaincu qui vaincrait ainsi son farouche vainqueur : « Benoît Hamon doit construire un programme qui nous rassemble et qui nous ressemble », prescrit la vallsiste Juliette Méadel, interrogée à point nommé.

Défendre Valls : « Vous dites des horreurs », s’indigne Nathalie Saint-Cricq. Elle gourmande Leila Chaibi – soutien de Mélenchon –, qui venait de se réjouir d’être débarrassée de l’ancien Premier ministre. Si Manuel Valls n’a, hélas !, pas gagné, il gagnera en reprenant le PS à sa main, après l’échec programmé de Benoît Hamon à la présidentielle. Tous les éditorialistes brodent sur ce thème. Et TF1 soutient curieusement « un droit au silence », signe d’une « objection de conscience » pour le politicien autoritaire injustement battu. À l’image d’Étienne Mougeotte et Jean-Pierre Elkabbach ne pouvant cacher, le 10 mai 1981, leur mine renfrognée lors de la défaite de Giscard d’Estaing, la télévision offre le visage de possédants normatifs agrippés à leurs apanages vermoulus. Un monde s’effondre et ils se prennent pour les colonnes du temple. Seul le comédien Jacques Weber – pourtant pas le plus précaire ni le plus gauchiste ! – refuse d’imprimer une telle cadence, sur France 2, durant les trente secondes qui lui sont allouées pour commenter ce résultat de la primaire socialiste. Cela lui paraît un heureux « autre son de cloche » que le sempiternel « il n’y a pas d’autre solution que le libéralisme ». Un ange passe, juste avant le journal de 20 heures.

Celui-ci commence dans la liesse : « Un sacre annoncé que rien ne pouvait contrarier », trompette la voix annonçant les titres. Mais il s’agissait de handball.

mediapart.fr


Commentaires

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La télé claque l’écran au nez de Benoît Hamon
lundi 6 février 2017 à 11h23 - par  Gromit

Faut pas regarder la télé ! C’est le pire des médias, celui qui formate les esprits et qui est devenu aujourd’hui la première religion. Les téléspectateurs sont les nouveaux culs bénits de l’ère cathodique. On les appelle d’ailleurs les cu-culs cathodiques, (ou plus moderne : cu-culs LCD).
Sur la scène de prêchi-prêcha libéral en illustration voyez par exemple le prêtre Barbier en tenue sacerdotale, (reconnaissable à son étole rouge).

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