André Cicolella : “Le discours dominant sur le cancer du sein se veut rassurant alors que c’est une pandémie

mercredi 4 janvier 2017
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Par Mathilde Régis

À l’origine de l’interdiction du bisphénol A dans les plastiques pour biberons en Europe et dans tous les contenants alimentaires en France, le chimiste et toxicologue André Cicolella alerte sur la nécessité de refonder en profondeur l’industrie de la chimie. Telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, elle menace selon lui l’espèce humaine sur le court, le moyen et le long terme.

Le Lanceur : Êtes-vous un lanceur d’alerte ?

André Cicoletta : Oui, dans la mesure où, de fait, je me suis retrouvé en position de lanceur d’alerte. Plus largement, je pense que toute personne peut être un lanceur d’alerte si elle mène son activité professionnelle en respect des grands principes. C’est le dysfonctionnement qui induit qu’on se retrouve dans cette position. Il faut inverser la logique : l’alerte devrait être le fonctionnement normal et ce n’est pas le cas.

Notamment chez les chimistes et les toxicologues ?

C’est un peu complexe à analyser, mais de vieilles habitudes sont prises, les référentiels sont obsolètes et pourtant de nombreux chimistes et toxicologues s’accrochent à ces derniers alors que la science d’aujourd’hui montre que ça n’a plus aucun sens. Le grand principe sur lequel l’activité économique devrait être fondée, c’est le principe d’Hippocrate pour la médecine, c’est-à-dire d’être avant tout attentif à ne pas nuire. Quand on conçoit un biberon en matière plastique, il faut utiliser la matière plastique la plus neutre possible. On ne prend pas, comme ça a été le cas, une hormone de synthèse, le bisphénol A, pour faire un polycarbonate comme matière plastique des biberons. Il faut remettre les choses sur leurs pieds. La logique consiste à faire des produits qui, par principe, ne doivent pas nuire à la santé humaine et à la santé de l’écosystème. C’est loin d’être le cas aujourd’hui.

Vous écrivez dans votre livre "Cancer du sein – En finir avec l’épidémie" qu’aucun rapport spécifique ne traite du lien entre le cancer du sein et l’environnement. Est-ce encore le cas ?

Des gens travaillent sur cette thématique en France. Ce que j’ai fait dans mon livre, c’est reprendre les milliers de publications qui traitent du sujet. Ce que je souligne, c’est qu’il n’y a pas de rapport de synthèse. L’Institut national du cancer n’en a pas publié, alors que c’est le premier cancer chez les femmes. Au niveau mondial, le cancer du sein est l’équivalent du sida pour la femme et on me demande encore si je suis bien sûr que c’est une épidémie. Évidemment que c’en est une ! Les cancers du sein ont doublé en vingt ans et ce phénomène se répand sur la planète, c’est donc une pandémie. Malgré tout, on continue de considérer que c’est simplement un effet du vieillissement de la population et du dépistage. Ce qui est totalement faux. Il faut lancer une alerte sur ce sujet et c’est ce que j’ai fait avec ce livre. Le discours dominant sur le cancer du sein se veut rassurant, alors qu’il ne l’est pas du tout parce qu’il ne s’attaque pas au problème, même s’il en donne l’impression. Il faut une mobilisation de la société et il faut déconstruire ce discours, qui est tout sauf scientifique.

Lors d’événements comme "Octobre rose", des fonds sont pourtant récoltés pour la recherche…

C’est bien le problème : quelle recherche ? Les recherches sur les causes du cancer du sein ne sont pas transférées en décisions politiques et la campagne d’information “Octobre rose” ne parle jamais des causes, même pas un tout petit peu. C’est quand même inacceptable de demander aujourd’hui d’être solidaire avec les femmes qui ont un cancer du sein sans chercher d’où cela vient et sans prévenir les futurs cancers. Ce que j’explique dans mon livre, c’est ce que sont les connaissances scientifiques d’aujourd’hui, c’est-à-dire que le cancer du sein est une maladie transmissible et que c’est l’exposition maternelle qui induit des tumeurs chez les filles. C’est un bouleversement des connaissances. Le cancer du sein n’est pas transmissible comme une maladie infectieuse, mais c’est transmissible car une substance comme le bisphénol A modifie l’expression des gènes, ce que l’on appelle l’épi-génome. C’est cette modification qui est transmise de génération en génération. Il faut agir sur cette cause et comprendre que c’est lors de la période particulièrement sensible de la gestation que des effets peuvent être induits sur le long terme.

Vous avez notamment permis l’interdiction du "bisphénol A" en France. La bataille a-t-elle été rude ? Avez-vous fait face à des résistances ?

Cela ne veut pas dire que la bataille est toujours simple, mais dans cette affaire, ça s’est passé très simplement et très rapidement. Ce qui montre bien qu’à partir du moment où l’on arrive à rassembler les connaissances scientifiques et à les rendre compréhensibles, la société est prête à agir et les responsables politiques aussi. Lorsque nous avons fait ce travail de synthèse de l’information scientifique, nous avons pu alerter les groupes parlementaires et obtenir une première décision d’interdiction du bisphénol A en avril 2010 pour les biberons, qui a été suivie par une extension au niveau de l’Union européenne en novembre. En sept mois, nous avons réussi à faire passer une réglementation au niveau de l’ensemble de l’UE. C’est sur cette base que nous avons expliqué aux députés et aux sénateurs français qu’il était très bien de se soucier de la santé des nourrissons, mais que ces nourrissons avaient été fœtus et que c’est au stade fœtal que l’atteinte au bisphénol A est la plus forte. Nous avons été suivis et le vote a été unanime de la part des députés et des sénateurs pour interdire le bisphénol A dans les contenants alimentaires. Mais cette mesure n’a pas été étendue à l’ensemble de l’UE, ce qui est une absurdité. D’autres décisions d’interdiction doivent venir, comme le bisphénol A présent dans les tickets de caisse. Il reste aussi d’autres sources à identifier. J’emploie l’expression volontaire d’éradication du bisphénol, comme on parle d’éradication de la variole, car c’est ce qu’il faut faire. Cette substance fait plus de dégâts que beaucoup de microbes ou de virus, donc il faut l’éliminer de notre environnement. Et nous pouvons le faire.

Dans votre livre, vous écrivez qu’au niveau de la production mondiale, “nous sommes passés d’un million de tonnes de substances chimiques dans les années 1930 à 500 millions aujourd’hui, dont 260 millions de tonnes de plastique qui contaminent l’eau, l’air et les ressources alimentaires”. Pourquoi avoir choisi un comparatif avec les années 1930 ?

Les nouvelles molécules sont inventées dans l’après-guerre. Pour être juste, elles commencent à être inventées entre les deux guerres mondiales, comme c’est le cas pour les PCB ou les phtalates. L’usage de la chimie de synthèse a ensuite fait son boom à l’après-guerre avec le développement des pesticides pour l’agriculture et le développement des matières plastiques. Aujourd’hui, sur les 500 millions de tonnes de substances chimiques, la moitié concerne la production de matière plastique et le reste concerne les engrais, les cosmétiques, etc. Avant cela, la chimie était basée sur les matières naturelles et on ne mettait pas, par exemple, des phtalates comme fixateur de parfum. Ces chiffres témoignent de la réalité. L’industrie de substances chimiques peut produire, donc elle le fait sans forcément se soucier des conséquences pour la santé humaine et pour la santé de l’écosystème. Il faut refonder la chimie sur l’idée que la chimie est le problème, mais que c’est aussi la solution. Nous avons besoin de produits chimiques, mais qui ne soient pas nocifs pour la santé, car l’efficacité d’un produit n’a rien à voir avec sa toxicité. D’ailleurs, le meilleur solvant, c’est l’eau. Il faut avoir cette vision des choses, c’est ce qu’on appelle la chimie verte, qui consiste à refonder la chimie au niveau des processus et du type de substances utilisées. C’est une vraie refondation car actuellement la chimie repose sur une accumulation de procédés qui se sont imposés sans avoir été évalués quant à leurs conséquences. Nous ne sommes plus au XIXème siècle et il faut construire une chimie pour le XXIème siècle.

Que représente la chimie verte en France ?

On en parle beaucoup et certains procédés vont dans cette logique. Mais cela reste pour l’instant marginal malgré la prise de conscience que l’ancien modèle est dans une impasse et qu’il ne peut pas être corrigé à la marge. Nous ne sommes pas dépourvus de moyens aujourd’hui pour réussir cette grande révolution. Mais, d’une façon générale, on préfère s’accrocher à l’ancien modèle. Ça n’est pas acceptable. Ça ne l’a jamais été, mais ça l’est encore moins quand on connaît l’impact d’un certain nombre de substances chimiques, à la fois sur le court terme mais aussi sur le long terme et les générations futures. Il faut former l’ensemble des professionnels de santé et des professionnels du risque pour qu’ils refondent l’activité par rapport aux enjeux de santé publique.

Ces enjeux de santé publique se limitent-ils à l’augmentation du nombre de cancers ?

Nous sommes confrontés à une crise sanitaire qui est causée par l’activité humaine. J’ai fait une conférence au Parlement européen sur ce thème – “Crise sanitaire, la maison brûle et on regarde ailleurs” – car nous sommes dans la même situation qu’en 2002 à Johannesburg, quand Jacques Chirac prononce cette phrase pour parler de la faiblesse de la réaction par rapport à la crise climatique. La crise sanitaire est une composante de la crise écologique et elle doit être traitée comme telle et au même niveau. Si on ne fait rien, nous nous acheminons pour 2050 ou 2060 vers une disparition de l’espèce humaine.

Le terme “disparition” n’est-il pas un peu fort ?

Nous avons tous les éléments pour voir que les clignotants sont au rouge : la baisse de la qualité du sperme et l’augmentation de l’infertilité, tout comme la croissance des pathologies chroniques qui fait imploser les systèmes de santé un peu partout dans le monde parce que cela coûte de plus en plus cher face à des ressources qui sont, par principe, limitées. La disparition de l’espèce humaine, c’est un sens général du terme, mais nous sommes dans une trajectoire qui est très inquiétante puisque la baisse de la qualité du sperme, et par voie de conséquence la fertilité masculine, a baissé de 30 % en seize ans.

À quoi cela est-il dû ?

Cela fait partie des sujets dits “controversés”. En fait, il n’y a pas vraiment de controverse possible puisque c’est un problème de perturbateurs endocriniens. Mais vous trouvez aujourd’hui des explications qui consistent à dire que c’est le port du jean qui, en comprimant les bourses, fait que les malheureux spermatozoïdes sont chauffés, donc moins efficaces. C’est grotesque, mais des gens vont dire cela avec beaucoup de sérieux. Selon moi, la seule explication sérieuse est effectivement la contamination chimique par les perturbateurs endocriniens.

Comment expliquez-vous le fait qu’il n’y ait pas de consensus scientifique sur cette question ?

Il n’y a pas de consensus parce qu’il y a des gens dont le métier est de faire en sorte qu’il n’y en ait pas. Nous ne sommes pas dans une discussion de façon académique avec des confrontations de thèses, ce qui serait tout à fait légitime car c’est comme cela que la science progresse. Quand je parle des explications par le port du jean, cela n’a aucun sens. On voit bien que ce n’est pas une explication qui puisse traduire la baisse de la qualité du sperme. En plus, le port du jean a plutôt baissé dans les quinze dernières années. Mais ce type d’argument se trouve à tous les niveaux. C’est de la même façon qu’on explique qu’il n’y a pas d’épidémie de cancer du sein alors qu’il y a 500.000 femmes qui décèdent chaque année. C’est le vieux précepte “plus c’est gros, plus ça passe”. Cela peut surprendre quand on n’est pas à l’intérieur du dispositif, mais moi qui suis dans ce dispositif depuis plus de quarante ans, je peux assurer que c’est tout à fait ça.

Les intérêts économiques poussent-ils à l’immobilisme ?

La grande industrie chimique est évidemment réticente au fait de devoir fonctionner sur un modèle autre que celui qui est le sien depuis l’après-guerre, mais les réticences viennent aussi de l’agriculture industrielle et du développement du plastique comme solution moderne. Pourtant, ça n’a aucun sens de tout remplacer par des matières plastiques quand elles s’avèrent dangereuses pour la santé. La notion de progrès est très souvent associée à tout cela. Dans les années 1960 ou 1970, l’invention du nylon comme matière textile par rapport au coton ou même au chanvre était une innovation et l’idée d’avoir des fils en polyamide ou en polyester s’est imposée comme étant la modernité. Mais nous sommes dans une situation de crise, qu’il faut traiter comme une crise. Nous savons le faire, nous pourrions le faire. Il manque simplement la vision d’ensemble et la volonté politique. Nous essayons de faire en sorte qu’il y ait une compréhension de cette crise sanitaire, de sa nature et des moyens à mettre en œuvre pour la résoudre. C’est tout à fait possible aujourd’hui, mais plus le temps passe et plus ça devient difficile.

(Illustration : André Cicolella au salon du livre et de l’alerte 2016 à la maison des métallos - ©Mathilde Régis)

lelanceur.fr


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