Cancer français : la récidive

samedi 17 décembre 2016
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Par Pièces et Main d’œuvre

En 2012, l’émission Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet (France Inter) faisait la promotion du cancer français, dans un reportage de François Ruffin consacré au groupe chimique Arkema. Déplorant la vente du « pôle vinylique » d’Arkema à un financier américain, Ruffin n’avait pas jugé utile de préciser que ce pôle toxique avait tué des dizaines de salariés du cancer du foie et empoisonné rivières, sols et eau potable de la région grenobloise notamment. Pour ces journalistes du Front de Gauche, avions-nous alors expliqué, l’emploi n’a pas d’odeur. [1]

Quatre ans plus tard, Ruffin & Co persévèrent dans le déni. Cette fois, le patron du journal Fakir, organisateur de « Nuit debout » et aspirant-député de la Somme, [2] défend les salariés d’Ecopla. Histoire télégénique : de sympathiques ouvriers isérois, à Saint-Vincent-de-Mercuze, tentent de reprendre leur boîte - ex-filiale de Péchiney - en Scop après la liquidation sauvage de celle-ci par ses actionnaires. Macron, Wauquiez, Montebourg, Duflot, sont venus soutenir leur projet invalidé par la justice. Ce 14 décembre 2016, François Ruffin, avec ses faire-valoir, le syndicaliste Charles Piaget et l’économiste dramatique Frédéric Lordon, animent à la Bourse du Travail de Grenoble une soirée « Alu debout ! » Il s’agit, selon leur mot d’ordre, de défendre la « filière française de l’aluminium ». C’est-à-dire, à nouveau, le cancer industriel.

Beurk

Ma grand-mère disait le plus grand mal de « l’alu ». Jamais un ustensile en aluminium ne pénétra sa cuisine. Trop toxique. Dans les Alpes où elle vivait, on le savait depuis que l’industrie s’était implantée dans les vallées de la Maurienne, de la Romanche ou de l’Isère. Péchiney y créa ses usines en 1906, exploitant la houille blanche. Car il faut beaucoup d’énergie pour produire de l’aluminium par électrolyse. L’usine de Saint-Jean-de-Maurienne consommait en 2008 l’équivalent de l’agglomération grenobloise. Et il faut beaucoup d’eau : la même usine pompait 400 000 m³ par an dans la nappe phréatique, plus 2000 m³ par heure dans l’Arc, plus l’équivalent de la consommation annuelle de Saint-Jean en eau potable. [3] Un pillage industriel. Il faut aussi des produits chimiques comme la cryolithe, qui émet acide fluorhydrique gazeux et particules fines. Dès l’installation de l’usine savoyarde, les riverains de La Praz se plaignent des émanations. À l’école voisine des Plans, le médecin observe en 1953 un retard d’ossification et une déficience organique chez les élèves. La végétation crève des rejets fluorés. En 1966, l’Office national des forêts recense 33 forêts touchées sur 10 000 hectares, dont 10 % sont détruits et 80 % condamnés à terme. L’élevage est sinistré. Dans les alpages secs où flotte jusqu’à 2 000 mètres la nappe bleutée de pollution, les bêtes se cassent les pattes et perdent leurs dents. Ceux qui ont traversé ces vallées dans les années 1980 se rappellent ces arbres pitoyables aux feuilles nécrosées. Péchiney est alors « le premier pollueur de France », selon les comités antipollution de la région.

On profite de la « filière française de l’aluminium » jusque dans les Calanques. Les boues rouges qui empoisonnent les fosses méditerranéennes sont un autre héritage de Péchiney. Le site industriel de Gardanne, aujourd’hui propriété d’Altéo, a déversé depuis 1967 plus de 30 tonnes de résidus de production d’alumines (arsenic, titane, aluminium, plomb, mercure, etc). [4] Vous prendrez bien un oursin ? Des années après la fermeture des sites, les vallées conservent les plaies de Péchiney : les eaux et sols de Saint-Jean-de-Maurienne, de Froges et Rioupéroux dans l’Isère, sont contaminés (fluorures, PCB, hydrocarbures, trichloréthylène, cyanures, aluminium, arsenic, baryum, cadmium, chrome, cuivre, sélénium, thalium, etc.) [5] Les salariés enterrent chaque année leurs collègues morts de l’amiante et entament des poursuites contre leur ex-employeur. [6] Nombreux sont ceux qui souffrent de cancers de la vessie et du poumon. [7] L’aluminium, comme la chimie, tue ceux qu’il emploie. Quant au reste de la population, il avale sa dose quotidienne. Dans un article de mars 2015 titré « Alerte à la toxicité de l’aluminium », le magazine Sciences et Avenir rapporte : « Les études s’accumulent qui suggèrent une responsabilité de ce matériau dans l’augmentation de la maladie d’Alzheimer, de la sclérose en plaque, de la maladie de Crohn, des colopathies fonctionnelles (ou syndrome de l’intestin irritable). L’aluminium est également suspecté comme facteur de la baisse de fertilité masculine. (…) Celui-ci transiterait par l’intestin, provoquant une grande porosité des parois lui permettant de passer dans le sang. Il s’accumulerait préférentiellement dans les os et dans le cerveau. (…) les chercheurs vont poursuivre leurs efforts de sensibilisation des industriels sur l’usage de l’aluminium, en priorité dans l’agroalimentaire. » [8] Ma grand-mère avait raison.

Soyons logiques. Si nous n’utilisons plus d’alu, il ne sert à rien d’en produire. En Scop ou en S.A, Ecopla ne devrait plus « passer 300 tonnes de métal par mois environ » [9] dans des barquettes. Lesquelles servent aux géants de l’agro-alimentaire pour fourguer en supermarché une pâtée industrielle elle-même suspecte. Passer au four micro-ondes des lasagnes (au cheval ?) surgelées dans une barquette alu : voilà l’idéal d’Ecopla, de François Ruffin et de Frédéric Lordon. Nous luddites et décroissants, ne cessons de répéter que nos vies valent plus que nos emplois. Cent cinquante ans d’emploi techno-industriel ont dévasté la planète - pourquoi ? Pour que ce même assaut technologique chasse désormais la main d’œuvre superflue. Robots, automates et algorithmes remplacent ouvriers et employés : cela valait bien la peine de dévaster eaux et forêts, sols et paysages, ravagés par l’horreur industrielle. La gauche progressiste aura soutenu cette double catastrophe, née du même mouvement : la destruction de la planète et des conditions de vie autonomes des hommes. Il faut rendre la terre aux ouvriers, disons-nous. Chacun doit pouvoir être son propre maître (de son existence et de son travail) quitte à se contenter de peu. Encore faut-il que cette terre soit cultivable. Salariés d’Ecopla, ni le baryum, ni l’eau à l’arsenic ne vous nourriront. Pas plus la bouffe industrielle en barquette, d’ailleurs. Vous méritez mieux que ça. Puisque François Ruffin, votre « conseiller en stratégie » qui aspire à devenir député, « se définit lui-même comme un décroissant », [10] exigez de lui un programme de sortie de l’industrie. Le seul qui reste réaliste.

Quant aux soi-disant Verts, écolos et « décroissants » qui se rallieraient aux manigances des Rouges, industrialistes et techno-progressistes, ils ont autant de jugeotte que des dindes votant pour Noël. La Grande Bouffe, c’est fini. Tant mieux, elle nous rendait malades. Pour un véritable progrès social et humain, mangeons les produits du jardin dans des plats en terre cuite, comme avant l’aluminium.

Pièces et main d’œuvre
Grenoble, le 12 décembre 2016

piecesetmaindoeuvre.com


[2Le Monde, 6/12/16

[3Toutes les descriptions viennent de J. Donze, Risque industriel et environnement montagnard. Le cas de St Jean de Maurienne, in Bulletin de l’Association de géographes français (vol. 84, 2007)

[4Le Monde, 22/08/14

[5Base de données Pollution des sols du ministère de l’Ecologie : basol.environnement.gouv.fr

[6Voir par exemple andeva.fr

[9Libération, 4/10/16

[10Le Monde, 6/12/16


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