Galerie de galériens

vendredi 25 novembre 2016
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Par Valérie de Saint-Do

Quand les « plus exploitables » se massent aux portes de Pôle Emploi, les exploités le sont d’autant plus durement. L’horreur économique a gangrené, partout, les modes de management. C’est le tableau noir que dressent Olivier Cyran et Julien Brygo dans « Boulots de merde ! Du cireur au trader ».

Il y avait pire que d’être exploité : ne plus être exploitable. Viviane Forrester distillait cette phrase dans L’Horreur économique, essai trop oublié et visionnaire paru dans les années quatre-vingt dix. C’est pourtant un démenti que lui apporte le livre en forme de claque magistrale de Julien Brygo et Olivier Cyran, Boulots de merde, du cireur au trader. À l’annonce de la sortie de ce livre, on était tenté d’y voir une adaptation du pamphlet de l’anthropologue américain David Graeber, « On the Phenomenon of Bullshit Jobs » au demeurant excellent. Mais dès l’introduction, les deux compères dissipent ambiguïté et confusion. Dans son essai, Graeber s’en prenait surtout à l’inutilité sociale, la vacuité, la bureaucratie à faire pâlir feu l’URSS et l’ennui insondable que distillent les armées mexicaines corporate. Il omettait les boulots sous payés, salissants, pénibles que sur l’absence totale d’inutilité d’une kyrielle d’emplois administratifs que la technologie, loin d’éliminer, a multiplié. Ses « Boulots à la con » se restreignaient aux métiers frappés d’une inutilité sociale à peu près assimilable au pompage sans fin des Shadoks, et dont on serait bien en peine de décrire les contenus et objectifs, opposés aux professions tout aussi indispensables que sous-payées que sont le nettoyage, les soins aux personnes âgées, la boulangerie voire les métiers artistiques.

« Dites ce que vous voulez à propos des infirmières, éboueurs ou mécaniciens, mais si ils venaient à disparaître dans un nuage de fumée, les conséquences seraient immédiates et catastrophiques. Un monde sans profs ou dockers serait également bien vite en difficulté, et même un monde sans auteur de science-fiction ou musicien de ska serait clairement un monde moins intéressant. En revanche, il n’est pas sûr que le monde souffrirait de la disparition des directeurs généraux d’entreprises, lobbyistes, chercheurs en relation presse, télémarketeurs, huissiers de justice ou consultants légaux. Beaucoup soupçonnent même que la vie s’améliorerait grandement. » Brygo et Cyran balayent plus large, et labourent une variété impressionnante de terrains. Ils sont allés partout, y compris dans des sphères pas des plus faciles à infiltrer, chez les conseillers financiers ou les employés des sociétés de sécurité qui font les sales boulots de détection des clandestins aux frontières. Leur bouquin est d’abord une formidable galerie de portraits en situation, où la misère du travail s’incarne et évolue dans des décors croqués avec une précision hyperréaliste au travers de personnes souvent formidables de résistance, parfois désarmantes de cynisme formaté. Ils nous ont prévenus : les boulots de merde sont partout, comme en témoigne la genèse de ce livre, un anniversaire au cours duquel, avec une bande de copains ils ont échangé leurs témoignages de galères professionnelles.

On aurait pu les croire un brin à l’abri, ces auteurs issus d’un milieu plutôt intello, certes précaire mais porté par la passion de ce qu’il fait. Bullshit ! Piger, enseigner en vacataire, bosser à faire la com’ de films aussi passionnants que fauchés et d’éditeurs aussi pingres qu’apparemment engagés vous épargne au mieux, l’ennui. Ni le sous paiement, l’usure ou le mépris. Les « boulots de merde », ils ne les regardent pas avec le surplomb de l’observateur protégé, mais avec une empathie teintée de coups de griffes bien sentis pour ceux qui les défendent. On trouve toujours pire bien sûr, et ils l’ont trouvé. De l’hôpital à Pôle Emploi, de la distribution de prospectus à la restauration rapide, de l’usine de farine au commerce de luxe. La force du livre est d’enquêter sur un spectre très large, et largement invisible de métiers, de secteurs et de statuts : du service civique dont l’alibi d’utilité sociale ne résiste pas à l’examen des conditions de travail, au conseiller financier, de la seconde zone du commerce du luxe aux métiers d’un service de moins en moins public et de plus en plus gangréné par les logiques managériales à La Poste ou à l’Hôpital, des distributeurs de prospectus aux sous-traitants de l’industrie alimentaire et jusqu’à ces cireurs dont on découvre, médusés, le retour.

L’éventail permet de cerner tout ce qui qualifie le caractère « merdique » d’un boulot : inutilité sociale ? Pas forcément, quand des métiers aussi utiles que facteur ou infirmier(e) sont abîmés par un management de robots, une hiérarchie humiliante et une novlangue abrutissante. Sous salaire, précarité, conditions déplorables ? Oui, le plus souvent : on est saisi de consternation, dégoût, colère à lire les descriptions du quotidien de l’infirmière, du sous-traitant d’usine, des vendeuses des secondes zones du luxe. Mais aussi ennui et vacuité. Un autre sous-titre aurait pu être : des multiples manières d’esclavagiser. Ce livre est une nourriture de la colère, un « Indignez-vous » nourri de casse et de maltraitances. Des heures supplémentaires jamais payées aux petites mesquineries, du harcèlement moral à l’épuisement physique, et surtout au lavage de cerveau. Car Boulots de merde ! n’est pas une simple juxtaposition d’enquêtes, aussi précises et documentées soient-elles. Dans les lieux de l’exploitation : au fil des portraits, ce qui se dessine, c’est le plan concerté du néolibéralisme et des nouveaux modes de management pour détruire toute convivialité, toute solidarité, tout sens au travail.

Le chapitre consacré au management Lean, ce modèle issu de Toyota et appliqué aux forceps à l’hôpital est l’un des plus parlants à cet égard. Parler aux patients, prendre du temps avec eux pour leur expliquer les soins ? Gaspillage, au regard de l’impératif d’efficacité maximale ! Comme les petits services rendus par le facteur aux retraités. Comme l’est tout ce qui fabrique la part d’humain d’un métier, même pénible : les temps d’échanges, de fraternisation, de solidarité. Mais le temps, c’est de l’argent... et surtout du cerveau disponible. Et le plus révoltant de ce que décrit ce livre, son fil rouge, c’est surtout l’immense entreprise de domestication des cerveaux entreprise au nom de la compétitivité. Cela passe par les modèles d’entretiens professionnels promus au « salon des petits jobs à la con » feu d’artifice de langue de bois qui permet aux auteurs de déployer une ironie savoureuse, par les éléments de langage de la chargée de communication de l’hôpital, par l’autojustification des conseillers financiers. Une affolante bêtise et pauvreté de pensée mise au service de la rentabilité, une langue de coton pire que le discours politique ambiant. Le tableau est noir. Et les auteurs, engagés, ne manquent pas d’appuyer là où ça fait mal : la loi Travail et les cures d’austérité ne vont pas manquer d’aggraver l’existence de ceux que Cyran et Brygo nous font côtoyer. S’il faut chercher de l’espoir et de la résilience, c’est pourtant dans leurs portraits – du moins, dans ceux des salariés lucides assumant crânement le côté merdique de ce qu’ils subissent. On ne la leur fait pas avec la novlangue lénifiante de « l’adaptation », de « l’entrepreneur » en héros du XXIème siècle.

On n’oubliera pas cette galerie de galériens qui savent parfaitement à quoi s’en tenir sur la vacuité d’une « valeur travail » que la destruction de leurs métiers, ou leurs conditions de travail, réduit au sens de la rotation du hamster dans sa roue. Ce qu’on retient en fermant le livre c’est leur gouaille et leur lucidité. En espérant que la colère ne le cède pas au fatalisme et à la résignation.

Boulots de merde ! par Julien Brygo et Olivier Cyran - Coll. Cahiers libres, La Découverte, 2016, 240 pages, 17 euros.

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