« Vous n’aurez pas ma haine » d’Antoine Leiris.

dimanche 13 novembre 2016
par  René HAMM
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Par René Hamm

Luna-Hélène Muyal-Leiris (35 ans) a succombé, avec quatre-vingt-huit autres personnes, le vendredi 13 novembre 2015 au Bataclan, sous les balles de Foued Mohamed-Aggad, Samy Amimour, Ismaël Omar Mostefaï.

Dans son livre, [1] dont il entama la rédaction, le 25 novembre dernier, Antoine Leiris ne mentionne pas l’identité des trois fanatiques de la Kalachnikov, tirant sur la foule pendant que d’autres sicaires estampillés « Daech » semèrent la mort ailleurs dans Paris et à Saint-Denis. Trois jours après l’attentat, l’ancien chroniqueur culturel à France Bleu et France Info s’était adressé à eux dans un texte posté sur Facebook, partagé par 232 381 adeptes du « réseau social » zuckerbergien.

« Plus forts que toutes les armées du monde… »

« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine… Ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité… Perdu… Elle (Hélène) nous accompagnera chaque jour et nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès. Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus forts que toutes les armées du monde… ». Le samedi 7 mai 2016, dans l’émission de France 2 « On n’est pas couché », l’auteur confessa une certaine « naïveté » d’avoir extériorisé ainsi sa douleur, dans l’affect… Interrogé par Léa Salamé à propos du « vouloir comprendre, c’est excuser » du matamore Manuel Valls, il s’insurgea, sans hausser le ton, contre « la défaite de la pensée », plaidant pour « l’élévation par la culture ». Car « on ne sèche pas les larmes sur le manche de la colère »…

Antoine Leiris nous « présente » son épouse, « brune à la peau de lait, des yeux qui lui donnaient un air de chouette effarouchée », évoque les flacons de parfum soigneusement rangés, « qui portent le nom de sa sensualité "Louve", "Bas de soie", "Datura noir" »... Il ressort les tee-shirts de la chère défunte, « reliques d’une jeunesse libre, à vivre pour la musique », à l’effigie de Led Zeppelin, des Misfits, de Sleater Kinney, des Cramps et des Ramones. Pas des mal nommés Eagles of Death Metal du crypto-fasciste trumpien Jesse Hughes, pour lesquels la maquilleuse-coiffeuse, reposant dans la division X du cimetière Montmartre, s’était déplacée vers la salle « mythique » du boulevard Voltaire !...

Face à l’immarcescible douleur

Désormais, le papa et son fils Melvil « s’élèveront seuls, sans l’aide de l’astre auquel ils ont prêté allégeance… ». « Le sommeil d’un bébé ne s’encombre pas des horreurs du monde ». Toutefois, « son mal, sans mot encore, transpire des petits tracas insignifiants », qui marquent sa vie de bambin. « Je veux qu’il entende, l’oreille collée à ma poitrine, ma voix lui dire mon chagrin, qu’il sente mes muscles tendus par la gravité de l’instant, que les battements de mon cœur le rassurent… ».
La cellule de « soutien psychologique » ? « J’ai l’impression qu’ils veulent me voler. Me prendre mon malheur, lui appliquer un baume de formules toutes faites, pour me le rendre dénaturé, sans poésie, sans beauté, insipide… ». Que vaut, face à l’immarcescible douleur, la cohorte des « bonnes volontés », des professionnels de la compassion ?...

Et combien les désagréments des formalités administratives, les obligations dictées par le corpus juridique, les contraintes du planning en vue des funérailles « polluent le chagrin », retardent l’indispensable travail de deuil ! Chacun(-e) d’entre nous a déjà éprouvé cela. Le 17 juillet 2016, trois jours après le meurtre de masse (86 morts), perpétré au volant d’un dix-neuf tonnes par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, sur la Promenade des Anglais à Nice, Antoine Leiris avait écrit [2] : « Je ne supporte plus l’odeur des bougies. Elle me donne l’envie de vomir », ajoutant « le jour où nous n’en allumerons plus, nous serons devenus comme eux ».

Chaque page de ce livre (un best-seller, notamment en France et outre-Rhin) si poignant, merveilleuse déclaration d’amour à la désormais « absente » dans la réalité du quotidien d’un papa et de son petit garçon, âgé de dix-sept mois lors du drame, m’a arraché des larmes. Âmes sensibles, ne vous abstenez surtout pas de le lire !

René HAMM
Bischoffsheim, le 13 novembre 2016

Ce soir, à 20 H 50, sur France 5, le documentaire éponyme (soixante-dix minutes) d’Antoine Leiris, co-écrit avec Karine Dusfour.

Je recommande aussi, dans un registre différent, « Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre » d’Alain Badiou, paru chez Fayard (« Ouvertures »), en janvier 2016, 67 pages, 5 euros. Il s’agit de la retranscription d’un séminaire exceptionnel prononcé le 23 novembre 2015 au théâtre d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).

Patricia Kaas a consacré une magnifique chanson, « Le jour et l’heure », à ces tragédies.


[1Éditions Fayard, mars 2016, 143 pages, 12,90 euros

[2Le Monde du 17 juillet 2016


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