De l’expression "Entre la Poire et le Fromage..."

lundi 16 mai 2016
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Par Pierre Raterron

J’ai toujours utilisé l’expression "Entre la poire et le fromage" quand il s’agissait de définir un entretien ou une discussion qui se déroulait au cours d’un repas, sans me poser à aucun moment la question de son origine.

Et puis, par un après-midi pluvieux de mars, alors que je bullais, confortablement installé dans un fauteil à oreillettes, une tasse de chocolat fumant à portée de main, Sophie, 12 ans, l’aînée de mes petites filles, fit une entrée tonitruante dans mon espace de béatitude zen (le sable et le rateau en moins). - "Dis donc, Apierre !... (oui, elle m’appelle Apierre car étant petiote, elle ne cessait de toucher les souvenirs de mes nombreux voyages, au risque de les faire tomber. Et à chaque fois, sa grand-mère la prévenait par un "Sophie, ne touche pas c’est à Pierre !..." ; à Pierre est devenu Apierre ce qui est quand même plus flatteur que Papie ou Pépé...) Je reprends : "Dis donc Apierre, tu manges la poire avant le fromage, toi ?..." Surpris par cette question saugrenue, je répondais - "Évidemment non." - "Alors pourquoi dit-on : On en parlera entre la poire et le fromage ?..."

Me poser une question aussi difficile alors que je ne pensais à rien, c’est inhumain. Les enfants ont cette cruauté, dont on tire fierté plus tard, mais sur le moment, c’est profondément déstabilisant. La bougresse n’ayant pas l’intention de lâcher prise, je bottais en touche (je reconnais, je suis un grand-père indigne qui botte en touche...) : - "Je te promets, ma chérie, que je vais faire des recherches et que tu auras ta réponse ce soir." Pourquoi ai-je dit "ce soir" et pas "demain" ?... Je me rendis vite compte que j’avais bien fait quand elle me répondit d’un ton péremptoire : - "Mais j’y compte bien, Apierre !...", aussitôt adouci par un large sourire et une bonne grosse bise mouillée. Mon après-midi étant fichue, je commence illico mes recherches, pas sur Internet, dans des livres, la civilisation Guttemberg ayant encore de beaux jours... Et, à ma grande surprise, ce qui m’apparaissait tout d’abord comme un pensum devint trés vite digne d’intérêt :

Jusqu’à la fin du XVIIème siècle, en France, nous mangions "à la Française" ( ches les Britanniques, à la Normande), d’abord les Fruits - la Poire étant le fruit français par excellence - puis les Poissons, les Rôts et enfin les Fromages. Pendant la énième guerre des Flandres au cours de laquelle le Maréchal Villars repris une partie du territoire français aux Espagnols (qui occupaient les Flandres, soit une partie de l’actuel département du Nord, la Belgique et la partie méridionale des Provinces Unies, les actuels Pays-Bas), il y eut de nombreuses trêves. Et comme les gentilshommes Français et Espagnols étaient pour une grande part apparentés, depuis la mise sur le trône d’Espagne par Louis XIV du Duc d’Anjou, son petits fils, sous le nom de Philippe V, on faisait "déblayer" les morts et les blessés d’un petit tertre sympathique et l’on y dressait, sur tréteaux et nappes de brocart, les mets les plus extravagants proposés alternativement par l’un ou l’autre camp. D’abord pour éblouir les convives-adversaires et puis, quand même, pour les faire chier de jalousie... Or, les gentilshommes castillans avaient été séduits par la gastronomie, disons l’ordonnancement batave des agapes, qui prévoyait Hors d’Oeuvre, Poissons, Rôts, Fromages et terminait par les Fruits.

Comme cette guerre n’était pas meurtrière pour les gentilshommes, de nombreux "gentilshommets", plus ou moins jeunes parasites de la Cour en quête, qui d’un brevet de commandement et qui d’une faveur du Roi, affluèrent au camp du Maréchal Villars pour y gagner à peu de courage les honneurs de la poudre. Bien entendu, ils étaient de toutes les "agapes guerrières" et, tout naturellement, s’entichèrent de cette nouvelle mode qu’ils s’empressèrent à bride-carrosse de ramener à la Cour pour en faire confidence à quelques proches du Roi, contre quelques écus employés aussitôt à redonner prestance à leurs équipages. L’un de ces proches prit de court les autres et fit part au Roi de cette nouvelle mode, bien entendu, avec en récompense la promesse royale d’effacer les dettes de jeu du noble quidam. Et c’est ainsi que depuis 1678 (à une ou deux années prés) nous, Français, déjeunons et dînons à la Batave !... Il me semble que, pratiquement, il n’y a que les Britanniques et particulièrement les Gallois qui continuent à respecter le repas à la Normande, en terminant par le fromage. Le soir, Sophie ayant pris froid, on lui servit son dîner, alitée. Le lendemain, au petit-déjeuner, comme elle avait retrouvé tout son allant, je lui fis part du résultat de mes recherches. Elle prit des notes sur son journal intime, puis vint me mettre ses bras autour du cou et me murmura à l’oreille un des plus beaux compliments que puisse entendre un grand-père - "Je savais bien que tu trouverais..."

C’est alors que, sans crier gare, me revint en mémoire une citation de Pierre Dac, que j’avais complétement oubliée : "Il est hautement pitoyable de constater que l’ordonnancement de la gastronomie française, honorée dans le monde entier, est, en fait, batave !..."

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