Vers une société policière ?

dimanche 7 mars 2004
par  Patrick Mignard
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La généralisation des politiques sécuritaires dans tous les pays développés ne peut que faire s’interroger le citoyen conscient. Comment expliquer cette dérive dans des pays qui n’ont de cesse de se réclamer « démocratiques » et « respectueux des droits de l’homme ». Evitons toute vision policière de l’Histoire et essayons de comprendre.

A moins de partir de l’hypothèse que nous sommes sur la voie de l’établissement d’un Etat totalitaire, comme le 20e siècle en a connu en Europe, ce qui n’est certainement pas le cas, il est indispensable de comprendre pourquoi on assiste à un « durcissement », en terme policier, de contrôle, judiciaire de notre société. Les protestations émises contre un tel glissement sont certes indispensables, mais elles sont largement insuffisantes à la fois pour convaincre la majorité passive et/ou qui ne remarque rien, ou qui ne veut volontairement rien voir, mais aussi pour élaborer ce qui pourrait être le début d’une alternative sociale.

LE CONSTAT IMPLICITE D’UN ECHEC

En matière sociale, comme en matière éducative, la violence institutionnalisée est généralement l’aveu d’un échec pour un système qui se dit démocratique.

Comment est justifiée cette recrudescence policière par le gouvernement ? L’argument essentiel est : l’accroissement de la délinquance et de l’insécurité. Qu’il y ait, par rapport à une époque qui remonte à une trentaine d’années, et à fortiori avant, un recrudescence de la petite délinquance et un accroissement des actes qualifiés d’ « incivilité » ou d’ « incivisme », est une évidence qu’il serait stupide de nier. La question essentielle est « pourquoi ? » Qu’est ce qui peut expliquer cette tendance ? Il y a forcément des raisons sociales à une telle dérive.

On peut constater un relâchement, voire un déchirement du « tissu social ». Ce tissu social est le lien, le consensus, qui relie les individus d’une société autour sinon d’un projet et d’une conception commune, mais du moins des « limites » à s’imposer pour stabiliser une situation conflictuelle... C’est le lien qui existe à l’intérieur d’un classe sociale et qui fait que chaque membre a une place et une « reconnaissance sociale », un statut social, c’est aussi, bien qu’il soit conflictuel, le lien qui se tisse entre classes sociales, par exemple entre salariés et employeurs qui fait que la négociation est possible en cas de conflit, que les marges de manœuvres des uns et des autres permettent d’éviter toute rupture du rapport social. C’est d’ailleurs cette situation qui a fait que, jusqu’à aujourd’hui, dans les pays développés, malgré les conflits sociaux, parfois très durs, le système marchand n’a jamais été renversé.

Cette situation est entrain de radicalement changer depuis vingt ans. C’est en effet à cette époque que, ce que l’on appelle les « grandes mutations économiques », sont apparues. Les conséquences ? :

- réduction drastique de l’emploi consécutif à l’automatisation. Le chômage devient durablement structurel (c’est le fonctionnement même du système qui génère le chômage)
- délocalisations accélérées par la mondialisation marchande.
- l’exclusion devient un phénomène en constante progression avec en parallèle la précarisation due à un processus de dérèglementation du marché de la force de travail.
- relativisation du pouvoir de l’Etat-nation lié à la mondialisation marchande

Or, ce qui fait le « ciment » du système marchand c’est le fait d’utiliser la « force de travail salariée », et de ce fait de lui donner un statut, de donner une identité sociale au salarié, bref de donner un « sens » à sa vie sociale (même si elle est dure) et donc de contribuer à « tisser du lien social ». Tout cela est en perdition. La production a besoin de moins en moins de travail humain pour produire de plus en plus de biens. Le système marchand peut donc de moins en moins créer ce lien social. Il perd de plus en plus de « sens » aux yeux des citoyens. Les valeurs qu’il proclame apparaissent totalement illusoires comparées à la situation sociale qui empire... et l’Etat qui est le garant de ce système est incapable de résoudre cette contradiction.

LA POLICE COMME MOYEN DE REGULATION SOCIALE

La cohésion sociale et donc la régulation sociale ne peut être que de moins en moins assurée par le fonctionnement du système marchand. L’Etat, du fait des nouvelles conditions de valorisation du capital, peut de moins en moins jouer l’arbitre... et de ce fait se désengage de plus en plus de l’intervention économique (libéralisme). La situation sociale empirant il va bien falloir que l’Etat trouve un moyen d’assurer la pérennité et la stabilité du système... La seule solution qui lui reste c’est la coercition, la force, la violence. N’ayant plus rien, ou, pratiquement plus rien, à négocier il utilise ses fonctions régaliennes : police et justice en particulier. A défaut de négocier il va imposer, à défaut de discuter il va frapper. Brandissant des valeurs (celles de la République) totalement opposées à sa philosophie politique, il va donner l’illusion de les défendre tout en les violant impunément. Sa légitimité, assurée par des élections sous contrôle (idéologique, médiatique et financier), va lui assurer un pouvoir « moral » qui lui permettra de rejeter toute opposition (le mouvement social) dans l’illégalité et de frapper en toute légalité toute opposition à ses choix : juridiciarisation des conflits sociaux.

Le marché va réguler l’économique, avec toutes les conséquences que l’on sait (inégalité et exclusion), la police va réguler le social, les élections assurant le politique.

Un bon conditionnement idéologique du citoyen, agrémenté d’une bonne dose de peur (terrorisme, atteinte aux personnes, aux biens, insécurité routière, etc...) va conditionner la population aux nouvelles règles, à la nouvelle norme sociale : la rationnalité de la production, de la consommation, du comportement social est celle de l’intérêt économique, c’est-à-dire celle du marché... à l’exclusion de toute autre. C’est ce que l’on appelle la « pensée unique ». Le salut de tous et de chacun est dans cette nouvelle norme, le déviant, l’opposant, le critique est un danger... il faut le réduire au silence.

On comprendra dès lors que le recours à la délation généralisée est une conséquence tout à fait logique de cette conception de la citoyenneté. Le vrai, le bon citoyen c’est celui qui dénonce la transgression de la norme... et comme la police ne peut pas être partout, il est donc mis à contribution. Le citoyen devient ainsi le gardien d’un ordre social dans lequel l’autre est, par « nature » un concurrent sur le plan économique, mais aussi un danger dans la mesure où il remet en question, en la transgressant, la norme sociale. Le bon citoyen ne réfléchit pas, il respecte la norme. Le bon citoyen ne s’oppose pas à l’autorité, il coopère avec le gardien de cet ordre, le policier.

L’Etat procède ainsi à un véritable détournement du concept de « citoyenneté » à une extraordinaire perversion du statut de citoyen. La citoyenneté est vidée de son sens originel et participe à l’instrumentalisation de chacune et chacun tout en fournissant une couverture idéologique et « morale » acceptable.

Ce qu’il y a à craindre aujourd’hui ce n’est pas seulement d’avoir des policiers partout, mais surtout que nous devenions tous, de fait, dans nos têtes et nos comportements, des policiers.... autrement dit que nous soyons « instrumentalisés » par la logique du marché.

Patrick MIGNARD


Commentaires

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Vers une société policière ?
samedi 18 juillet 2009 à 13h51 - par  Desmodue

"Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de vos villes. Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres."
(La Boétie - Discours sur la servitude - 1574)

Et depuis cette époque reculée on n’a, hélas, pas beaucoup avancé....
Expliquer l’étrange passivité des gens uniquement par la propagande médiatique est un peu court et lui fait beaucoup d’honneur, même si elle y contribue. Il y a aussi qu’ils ne voient aucune alternative à leur sort actuel : pris sous l’averse dépourvus de parapluie ils cherchent simplement à échapper aux gouttes. Bien sûr qu’il y a des gens qui s’élèvent contre ces pratiques, leur seul problème est (je caricature à peine) que les libertés qu’ils défendent n’ont le plus souvent qu’une très lointaine parenté avec ce que "le peuple" considère comme tel, et surtout qui le touche dans son vécu quotidien. Par exemple il est moins affecté par les entraves au droit de manifester, réelles et condamnables, que par la multiplication incessante des tracasseries policières et administratives.

Le discours "sécuritaire" est hélas également partagé entre les opposants et le pouvoir, même si leurs conceptions de la sécurité ne se superposent évidemment pas totalement. Alors le pouvoir distribue de la "sécurité" à la louche, enfin selon ses lumières et de préférence si elle ne coûte rien, voire rapporte. Par exemple au lieu d’expédier la DDE refaire un tronçon de route on y plantera un panneau "70" suivi 200m plus loin d’un radar automatique. D’où une certaine gêne aux entournures quand il faudrait protester : il n’y a aucune commune mesure entre l’usine AZF et quelqu’un qui fume au troquet, mais la répression à l’endroit du second procède quelque part de la même démarche, la quête du "risque zéro" idéal.

D’un autre côté "on" a depuis des décennies valorisé et encouragé le combat de tous contre tous et le mépris des autres et du collectif. Bien évidemment ça ne pouvait que déborder de la sphère économique : terrorisés par ce qui sort de la boite de Pandore qu’ils ont eux mêmes ouverte, les gouvernements successifs (au pluriel) se sont mis à taper sur tout ce qui bouge pour tenter de remplacer le "lien social" par la coercition. Pire encore ce combat de tous contre tous entraîne, outre des débordements condamnables, une "tolérance zéro" vis à vis de la plus infime nuisance venant d’autrui, et des appels pressants au pouvoir pour qu’il joue de la matraque...sur les autres. Et ils sont servis... un seul petit problème, mais de taille : on est toujours "l’autre" ou "le voisin" de quelqu’un d’autre.

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