Politicaillerie

mercredi 30 décembre 2015
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Par Denis Sieffert

Nous sommes passés en quelques semaines de la question « comment combattre le terrorisme ? » à cette autre question : « Comment exploiter cette situation pour se faire réélire en 2017 ? ». Édifiant.

À quelque chose malheur est bon. Cette histoire de déchéance de nationalité, pour désastreuse qu’elle soit, a au moins un avantage. Elle jette une lumière crue sur les vraies préoccupations de nos dirigeants. En trois jours, les critiques — nombreuses et venues de tous les horizons de la gauche — se sont déplacées. Comme si chacun avait enfin compris qu’il est vain d’invoquer « les grandes valeurs », qui ne sont plus pour Manuel Valls qu’objets de railleries [1], ou d’argumenter sur l’absurdité d’une mesure dépourvue de toute efficacité dans la lutte contre le terrorisme. Comme si chacun avait pris conscience qu’il est inutile de brandir la menace d’une rupture d’égalité entre citoyens, ou superflu de souligner le contenu colonialiste d’une disposition qui permettrait à la France de renvoyer avec dégoût ses « terroristes » dans les pays du Maghreb ou du Moyen-Orient. Le débat de fond a rapidement été dépassé.

Chacun a compris que pas un seul de ces arguments ne pouvait convaincre le duo Hollande-Valls, tout simplement parce que le Président et son Premier ministre ne parlent pas la même langue que leurs contradicteurs. À vrai dire, ils ne parlent pas « politique », au sens où nous voulons encore entendre ce mot. Ils parlent « politicaillerie ». Nous sommes passés en quelques semaines de la question « comment combattre le terrorisme ? » à cette autre question « comment vais-je pouvoir exploiter cette situation pour me faire réélire en 2017 ? ». Le déplacement a été si rapide et si grossier que ça a fini par créer une certaine gêne jusque dans le proche entourage du Président. D’autant que le calcul le plus politicien a surgi au cœur de la tragédie. D’où une avalanche de critiques, de Julien Dray à Jean-Marc Ayrault. Il paraît même que Jean-Marie Le Guen, ministre ordinairement préposé à l’impopularité, a pris ses distances… Même les ombres se révoltent !

Mais rien n’y fait. Et cette affaire nous fait entrer, comme par effraction, dans les sous-sols du pouvoir. Pour ne pas dire « les bas-fonds ». On en comprend très vite les méandres. Plusieurs commentateurs les ont déjà éclairés, certains d’ailleurs avec une certaine admiration. Quelle belle ouvrage, n’est-ce pas, que cette façon, dans un seul mouvement, de piéger la droite, de briser la gauche, et d’offrir une victoire symbolique au Front National ! L’explication est simple. François Hollande a tiré un trait sur la gauche. Il lui faut pour 2017 gagner des voix de droite et même d’extrême droite. Quoi de mieux pour cela qu’une mesure empruntée au programme du FN ? On est convaincu en haut lieu que la gauche est de toute façon captive. Elle finira bien par aller voter Hollande au second tour face à Marine Le Pen. Certes, le premier tour s’annonce plus délicat, mais il suffira pour le franchir d’éviter le trop plein de candidatures à gauche. Éviter en particulier une candidature écolo. Il y a là comme une sorte de chantage affectif. Les stratèges de l’Élysée se disent qu’il est inutile d’avoir trop de considération pour cet électorat de gauche qui reviendra le moment venu le doigt sur la couture du pantalon. On s’apprête d’ailleurs à lui faire avaler de nouvelles couleuvres dans les prochaines semaines avec la deuxième loi Macron et la réforme du Code du travail.

Toutes ces subtilités nous placent à des années-lumière des grands principes de cette République « une et indivisible » invoquée à tout bout de champ par Manuel Valls. Mais le plus cocasse est tout de même l’argument du respect de la parole donnée. François Hollande aurait maintenu la « déchéance de la nationalité » parce qu’il s’y était engagé devant le Congrès. Comme si ce n’était pas le reniement de tous ses engagements précédents ! Au total, cela fait beaucoup de « paroles données ». C’est sans doute ce qu’a finement suggéré Christiane Taubira en tentant de se sortir d’un mauvais pas : « La parole première est celle du Président ; la parole dernière est celle du Président. » Cela fait déjà au moins deux paroles et on en imagine d’autres entre les deux, et auxquelles la ministre de la Justice a eu la faiblesse de croire. Car il ne fait guère de doute que François Hollande a pensé renoncer à cette « déchéance de nationalité », avant de s’apercevoir que cela le priverait des voix des parlementaires de droite au Congrès, et que c’en serait fini de sa réforme constitutionnelle. Il est donc revenu à sa « parole première ». Ou deuxième ou troisième, on ne sait plus. Et tant pis pour la gauche ! Et pour Christiane Taubira !

Cette histoire, décidément en tout point édifiante, a une nouvelle fois mis en évidence le caractère monarchique de nos institutions. Le texte de la réforme constitutionnelle a, paraît-il, été distribué en fin de Conseil des ministres. Pas l’ombre d’une discussion alors qu’il y avait là une mesure qui heurtait la conscience de la plupart des membres du gouvernement. C’est sans doute ce qu’on appelle la surprise du chef.

(Photo : Éric Feferberg/Pool/AFP)

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[1Dans le JDD du 27 décembre, Manuel Valls s’en est pris à cette gauche « qui s’égare au nom des grandes valeurs »


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