Une nuit en enfer

jeudi 19 novembre 2015
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Par Patrick Pelloux

Vendredi, vers 21h 21, j’ai reçu d’un médecin du Samu de Paris ce SMS : « Fusillades, viens ! » Ce message tant redouté, je savais qu’il viendrait un jour. J’ai foncé pour prendre mon poste en régulation comme un automate, sans réfléchir, totalement dissocié de mes émotions, dont on se fiche pas mal. Il y avait peu de monde alors que je traversais Paris, mais une sorte de pression montait. Paris est un cœur battant qui ressent très vite le temps, les craintes, les attaques, mais aussi les joies des temps heureux.

La cour du Samu et de l’hôpital était emplie d’une agitation raisonnée et professionnelle. Les premiers collègues étaient partis rue Bichat et rue de Charonne. Les autres se préparaient dans le silence, comme une armée en campagne qui sait que la bataille a commencé. Le matin même, nous avions participé à un exercice évoquant exactement ce scénario : un attentat multi-site avec des explosions et des mitraillages de guerre. Les hasards, les coïncidences… Un silence massif est tombé sur le centre de régulation. Me voici au milieu, avec quatre collègues. Nous allons coordonner les secours dans cette partie en enfer contre la mort. Pas question d’écouter nos émotions : ils ont besoin de nous. Sur les écrans, les trois chaînes d’info, iTélé, BFMTV et France 24, tournent en montrant les images du front. Tout va très vite. Comme une sensation de déjà vu, un froid glacial se glisse dans l’atmosphère. Les médecins, les infirmières, les aides-soignants, les chirurgiens, les réanimateurs… Tous les corps de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris semblent tels les membres d’un seul être, un titan qui se lève avec force pour sauver des vies. Nous ne faisons plus qu’un.

On ne lâche rien !

Les appels arrivent, ils font entendre des cris, des pleurs d’horreur. Les permanents qui décrochent perçoivent en écho les tirs et les appels au secours. Tout va si vite, tout est sidérant de violence, comme si le monde allait disparaître par une nuit de 2015, en plein Paris. Les premiers sur place ont fait un tri rapide, et le nombre de morts croît de façon exponentielle. Tous tués comme à Charlie, comme à l’hyper Cacher, et les blessés graves qui survivent au milieu des cadavres. Le combat se mène dans la rapidité. Tous les moyens sont déployés. Pendant ce temps, dans les hôpitaux, les personnels rapatriés attendent l’arrivée des victimes. Sur place, c’est le calme froid de la mort qui rôde en même temps que l’affolement, la panique, les flots de sang… On n’oublie personne, on fonce, comme pour fuir la mort, vers les salles d’opération. L’identité nous importe peu, car il s’agit de sauver ceux qui sont encore vivants.

Un collègue semble avoir mille ans, ses larmes sont ses yeux, sa tenue est ensanglantée. Il a pris en charge une femme dans un café rue de Charonne. Dans la poche de la victime, il a retrouvé les deux balles déformées qui avaient transpercé son corps. Elle ne survivra pas. Des centaines de victimes, chacune avec son histoire, sont disséminées dans toutes les parties de la ville, dans tous ces quartiers connus pour leur convivialité. Tous concernés, tous mobilisés. Les pompiers ont dégagés des moyens exceptionnels, mais tout sécuriser est impossible. Alors les secours roulent dans la direction d’où viennent les tirs, comme si le risque ne leur faisait pas peur ! Pourtant il nous faut garder de la réserve. Un ami m’alerte : une de ses amies est coincée dans les combles du Bataclan, nous lui passons la police en tentant de le rassurer, nous serons auprès d’elle dès que nous le pourrons.

Un médecin a hébergé chez lui un jeune qui s’est pris une balle dans le pied et lui a prodigué les premiers soins. Les victimes sont touchées au thorax, au ventre, aux membres… Toutes par les balles de ces satanées armes. Au Stade de France, les gens ont été criblés par les boulons contenus dans les gilets explosifs des terroristes. Ils avaient tout prévu pour tuer le plus possible, peut-être même le président. Les premiers médecins à être entrés au Bataclan ne seront plus jamais les mêmes. Des corps par dizaines. Je connaissais les membres salariés de la salle, si bons et vaillants, acquis aux spectacles, à la fête, à l’amour, à la vie… Dans une rue non loin de là, un père apeuré a foncé sur la police avec sa voiture tant il était sidéré. Il a failli se faire abattre ! La seule chose qu’on avait à l’esprit était d’aider et de sauver le plus possible. Le sublime docteur An, lieutenant de l’armée vietnamienne et collègue au Samu de Paris, présent sur les lieux, a opéré un triage exemplaire, regroupant les victimes : « J’en ai trois graves, tu me dis où je vais ? » Pas de problème de place ce soir. La nécessité médicale est simple : aller le plus vite possible.

Il est vrai que beaucoup d’identités n’ont pas été retrouvées pour l’instant, car les gens n’avaient pas forcément leurs papiers sur eux. Nous ne sommes pas des héros, nous faisons notre job. Ici, un couple qui s’était perdu dans le Bataclan se réunit en pleurant de joie. Là, une mère retrouve son ado aux urgences, des gens réfugiés dans des pièces n’osent sortir qu’avec des policiers en armes. Dans un autre hôpital, des parents récupèrent leur enfant en réanimation, mais vivant. Que reste-t-il ? Des images de ces bars, de ces restaurants, où comme beaucoup je suis allé, et du Bataclan, lieu de fête magique, et tous les souvenirs souvent liés à ceux de Charlie

Le silence aussi, comme seule dimension accessible pour dire l’immensité de ma peine, de nos tristesses, et à la fois comme son, immense écho à la force et au courage inébranlables qui m’habitent dans la volonté de construire un monde de tolérance, de liberté et de laïcité, sans haine. Chaque larme versée représente un devoir, celui de ne pas oublier d’aimer.

Charlie Hebdo N° 1212 du 18 novembre 2015


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