« Tu peux demander 2 millions d’euros »

Une nouvelle affaire marocaine
samedi 3 octobre 2015
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Par Christophe Boltanski & Violette Lazard

Pour l’inciter à se taire, des dignitaires du royaume auraient essayé d’acheter un champion de boxe victime de tortures. Une tentative de corruption qu’il raconte dans un livre choc : L’homme qui voulait parler au roi, par Taline et Zakaria Moumni, Éditions Calman-Lévy. 236 pages.

Le revoilà sur le ring. Prêt à donner des coups, plus encore, à en recevoir. Résolu, pugnace, surtout incroyablement têtu. Comme si tortures, humiliations, menaces subies durant cinq ans l’avaient rendu plus combatif au lieu de le mater. Zakaria Moumni, ancien champion de monde de boxe thaïe, se prépare de nouveau à affronter les autorités du Maroc, avec, cette fois un livre coup de poing : « L’homme qui voulait parler au roi ». Il y raconte son enlèvement, ses supplices, son incarcération, mais aussi pour la première fois, les multiples manœuvres de ses adversaires pour le faire taire : chantage, intimidations. Et, plus surprenant : des propositions de pots-de-vin.

À l’heure qu’il est, Zakaria Moumni pourrait être riche. Il lui aurait suffi d’accepter les offres très généreuses transmises par de mystérieux émissaires se réclamant du souverain chérifien : 2 puis 6 millions contre sa soumission. Le prix de l’omerta. Il a préféré parler et poursuivre en justice l’un des hommes les plus puissants du royaume, le chef du contre-espionnage, Abdellatif Hammouchi. Au cœur d’une tempête diplomatico-judiciaire depuis sa plainte pour tortures déposée le 21 février 2014 à Paris, Zakaria Moumni, 35 ans, a enregistré à leur insu ceux qui ont tenté d’acheter son silence. Des bandes numériques que L’Obs a pu écouter en exclusivité. Cette tentative de corruption rappelle l’affaire des journalistes français, pris la main dans le sac, le 27 août, après avoir négocié avec un avocat du roi le versement de 2 millions d’euros, en échange du renoncement à publier un livre-brûlot. Éric Laurent et Catherine Graciet sont mis en examen pour « chantage et extorsion de fonds ». L’enquête n’a pas encore déterminé s’ils avaient été racketteurs ou stipendiés.

Zakaria Moumni, lui, a refusé l’argent et réclame la justice. « Au Maroc, il faut quémander pour tout, écrit-il dans son ouvrage. Je n’ai pas reçu cette éducation. » Sa mère, fonctionnaire, son père, dessinateur, à Rabat, lui ont appris qu’il avait « des droits et des devoirs de citoyen ». Champion du monde à Malte en 1999, il se heurte à une fédération marocaine minée par la corruption. On lui interdit l’accès à la salle d’entraînement. Il réclame alors un poste au ministère des Sports, privilège accordé à chaque médaillé par un décret royal. Plus il insiste, plus les portes se ferment. Il prend le large, s’exile à Paris, épouse Taline, une jeune Franco-Libanaise, et prend la nationalité française, sans s’avouer vaincu. Le 25 janvier 2010, nouveau round, cette fois à Betz, un village de l’Oise qui abrite une résidence de Mohammed VI. Moumni manifeste devant le château avec sa médaille d’or et un mégaphone. Il aperçoit Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi, franchir les grilles. « T’as de la chance d’être en France, lui dit-il, comme Moumni le raconte dans son livre. Si t’étais au Maroc, on t’aurait déjà fait la peau. » Lors de son retour au pays, le 12 février, le boxeur est interpellé pour « atteinte à la sacralité du roi ». Seconde arrestation, à Rabat, le 27 septembre. Quatre agents en civil le conduisent au siège de la DGST, la Direction Générale de la Surveillance du Territoire, à Témara, un faubourg de la capitale.

Durant sa détention, on lui répète : « Tu es à l’abattoir de Sa Majesté. » Quatre jours de supplices. Corps renversé, suspendu à une barre de fer, coups, électrochocs. On veut le punir, effacer sa mémoire : « Tu n’as jamais rencontré le roi, ni Majidi, tu ne cites plus jamais le nom du secrétaire dans les médias ! » lui hurle-t-on. Il signe des aveux les yeux bandés. Il est condamné à trois ans de prison pour une obscure histoire d’escroquerie. Il échoue dans l’une des pires prisons du royaume : Rommani. « À Rommani, écrit-il dans son livre, tu n’as que trois moyens pour survivre, tes poings, ton fric, ton cul. » Même à l’ombre, il continue de déranger. En France, son épouse enchaîne les conférences de presse. Défenseurs des Droits de l’Homme et personnalités se mobilisent. À la mi-janvier 2012, le directeur de la prison le convoque. Face à lui, un homme, Adil Belgaïd, qui se présente qui se présente comme « l’ami et l’envoyé du roi ». Il lui annonce sa grâce pour le 4 février, jour de son anniversaire. Et ajouté : « Il faudrait que tu demandes à ta femme de lever un peu le pied sur les médias et les ONG. »

À partir de cette date, Adil Belgaïd hante la vie de Zakaria Moumni. Comme lui, c’est un brillant athlète marocain, ex-champion d’Afrique de judo, vivant aujourd’hui dans l’est de la France. À 45 ans, il occupe la fonction de directeur du service des sports de la mairie de Woippy. En 2011, il a été décoré de l’Ordre du Mérite par François Fillon. Il a aussi occupé un poste de Conseiller au ministère marocain de la Jeunesse et des Sports. Adil Belgaïd inonde d’appels le boxeur. Omniprésent, il lui conseille de « composer ». Il est libre, que cherche-t-il de plus ? Une salle de sport ? Il peut l’avoir. Pour l’appâter, Belgaïd lui fait visiter son club de sport de 1 000 mètres carrés à Rabat. « Il m’a dit que c’était le roi qui l’avait aidé à le construire, se souvient Moumni. Et que la presse ne m’apporterait rien. » Pendant deux ans, Belgaïd relance l’ancien champion, qui finit par l’enregistrer. Extrait de l’une de ces conversations datée du 7 février 2015 : « Quand je t’ai vu, je t’ai dit : tu peux demander au roi ce que tu veux, débute Belgaïd. Il pourrait contribuer à développer ton club comme il l’a fait pour le mien en 2004. » Et de préciser : « Il m’a aidé pour construire mon club. J’avais une partie de crédit et une partie perso, et il m’a donné un chèque. Et tu peux demander un club à deux millions d’euros. » Réponse de Moumni : « Mais moi j’ai demandé la justice d’abord ! »

Contacté par L’Obs, Adil Belgaïd reconnait la teneur de cet entretien de février 2015. « Au Maroc, c’est normal pour un sportif de demander l’aide du roi. Moi, je l’ai sollicité, et il m’a aidé pour construire mon club à Rabat. J’ai incité Zakaria à faire pareil. Mais, se défend-il, le but n’était pas qu’il se taise. Je ne suis envoyé par personne. » Combien d’argent le monarque lui a-t-il versé ? Il refuse de répondre. « Zakaria est envoûté, ou ensorcelé, par des gens qui veulent déstabiliser le Maroc, voilà la vérité, enchaîne-t-il. J’ai déjà porté plainte en diffamation contre lui… Il ne vaut mieux pas que je le croise dans la rue. » Un autre enregistrement atteste les liens réguliers entre le boxeur et les officiels marocains. Il faudrait que « quelqu’un prenne attache avec toi et en finisse avec cette affaire », lui lance au téléphone le 22 octobre 2013 un homme que Zakaria désigne comme étant Mohand Laenser, ministre de l’Intérieur marocain. Sept mois plus tôt, il s’était rendu au Maroc dans l’espoir de pouvoir enfin rencontrer le roi. À la place il ne voir que des émissaires et Mohand Laenser. Ce dernier lui aurait proposé de l’aider à financer un club de sport à hauteur de 6 millions d’euros. Mais cette conversation n’a pas été enregistrée. Interrogée, l’ambassade du Maroc n’a pas répondu dans les temps. En revanche, après ce voyage, Zakaria Moumni s’aperçoit qu’il n’a cessé d’être filmé. En guise de menace, des photos volées lui sont envoyées sur son portable. Elles le montrent à moitié nu dans sa chambre d’hôtel.

En gardant trace de ces échanges, il dit vouloir démontrer « l’existence de la corruption dans son pays ». « Pourquoi le ministre de l’Intérieur m’appelle-t-il pendant un an ? s’écrie-t-il. Pourquoi le Maroc m’a-t-il payé des billets et une chambre d’hôtel en mars 2013 pour que je vienne à Rabat ? » Les enregistrements ont été entendus par les policiers du pôle crimes contre l’humanité, chargé de l’enquête pour tortures.

Quand José Bové a dit non


Le silence contre du cash ? En 2011, le député européen (EELV) José Bové assure avoir lui-même été l’objet d’une tentative de corruption de la part du Maroc. « J’avais été désigné comme le rapporteur d’un projet d’accord de libre-échange avec le Maroc pour les produits agricoles et de la pêche, nous déclare José Bové. Tout le monde pensait qu’il allait passer rapidement, sauf qu’il posait de gros problèmes à mon sens. Les petits producteurs marocains n’étaient pas du tout avantagés, et l’accord incluait le Sahara Occidental, territoire autonome. » Bref, Bové dit non. Il reçoit à plusieurs reprises des officiels marocains dans son bureau, qui tentent de le faire changer d’avis. Rien n’y fait. Le ministre de l’Agriculture marocain, Aziz Akhannouch, lui propose finalement « un cadeau pour le faire changer d’avis ». Bové lui fixe rendez-vous à Montpellier. « C’est un hôtel, un restaurant un peu discret ? » s’assure le ministre. Réponse de José Bové : « C’est l’adresse de mon avocate. » Silence au bout du fil. Le représentant du royaume n’a jamais rappelé. La scène, que Bové raconte dans son livre, « Hold-up à Bruxelles », n’a jamais donné lieu à un démenti. Le Parlement européen a finalement voté l’accord en 2012. « À droite comme à gauche, j’ai vu beaucoup d’élus, notamment français, voter pour ce texte avec des prétextes très contestables », feint de s’étonner José Bové.

(Photo d’illustration : Bruno Coutier)

L’Obs N° 2656 du 1er Octobre 2015


Commentaires

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« Tu peux demander 2 millions d’euros »
jeudi 8 octobre 2015 à 22h50 - par  Droit de réponse - article 13

« Monsieur Aziz AKHANNOUCH, Ministre de l’Agriculture et de la Pêche Maritime du Royaume du Maroc entend réagir, au titre du droit de réponse, à l’article de L’OBS n°2656 du 1er octobre 2015 intitulé « Quand José Bové a dit non ». Cet article laisse entendre que José BOVE aurait pu être l’objet d’une tentative de corruption de la part du Maroc en 2011. Les propos ne peuvent rester sans réponse et appellent le démenti le plus formel. La réalité doit être rétablie afin que cette information ne soit reprise par quiconque et porte atteinte à l’honneur professionnel, familial et politique de Ministre de l’Agriculture et de la Pêche du Royaume du Maroc, Monsieur Aziz AKHANNOUCH. La réalité des échanges entre le Maroc et José BOVE est toute autre. En décembre 2010, a été signé un protocole agricole entre le Maroc et le Conseil de l’Union Européenne, soumis pour approbation au Parlement Européen (PE). L’analyse de ce protocole a été confiée à la Commission Commerce International (INTA), dont José BOVE a souhaité être rapporteur. Parallèlement à cette nomination, José BOVE a mené une campagne média contre le Maroc, contenant des informations inexactes sur la réalité de l’agriculture et des agriculteurs marocains. Le 13 juillet 2011, Aziz AKHANNOUCH est intervenu devant la Commission INTA au Parlement Européen, en présence de José BOVE, rapporteur. Le Ministre a exposé l’apport du protocole pour l’agriculture marocaine et le formidable essor qu’il engendrait. Le Ministre en a profité pour rétablir les contre-vérités qu’avait distillées dans les mois précédents José BOVE, qui avait en particulier affirmé que le Maroc aurait cédé 700.000 hectares à un investisseur émirati dont 200 000 ha irrigués à GUELMIM pour planter des agrumes, dénonçant une prétendue anticipation d’acteurs financiers extérieurs à l’Europe. Cette information était totalement inexacte : aucun investisseur étranger ne détient 700.000 ha et il n’existe pas de périmètre irrigué dans la région de GUELMIM. José BOVE avait aussi affirmé que l’agriculture marocaine était dominé par de grands opérateurs étrangers, comme la société AZURA : le Ministre a, devant le Parlement Européen, le 13 juillet 2011, apporté la preuve contraire : AZURA est une société 100% marocaine et aucun associé étranger ne figure à son capital. Enfin, José BOVE avait entaché l’honneur et l’honnêteté des agriculteurs marocains en affirmant que le bilan environnemental marocain est négatif, et que les pratiques agricoles pourraient entraîner des modifications climatiques. José BOVE s’appuyait sur une prétendue étude d’un institut français qui confirmait que 100 litres d’eau seraient nécessaires à la production de 10 kg de tomates contre seulement 10 litres en France. Aziz AKHANNOUCH démontrait la fausseté de ces affirmations : la production de tomates au Maroc est réalisée à 100% en culture d’économie d’eau, ne consomme que 7.000 m3/ha, soit 45 litres d’eau par kilos de tomates produits, soit identique aux 43 litres d’eau par kilo européen (cf. rapport du CIHEAM). A l’occasion de son audition devant la Commission Parlementaire, le Ministre invitait publiquement José BOVE à se rendre au Maroc pour constater la réalité et l’évolution de l’agriculture marocaine. José BOVE, dans des débats enregistrés que vos lecteurs peuvent consulter sur le site du parlement européen (http://www.europarl.europa.eu/ep-live/fr/committees/video?event=20110713-1500-COMMITTEE-INTA), a répondu favorablement à cette invitation. A la fin de l’audition, José BOVE est venu saluer le Ministre indiquant qu’il fallait absolument se voir et se rencontrer. Le Ministre, conforme à sa politique constante d’ouverture, s’est déclaré prêt à le rencontrer à STRASBOURG ou à BRUXELLES, lieu où il avait l’habitude de rencontrer les eurodéputés sur le même sujet. Un échange de numéro avait eu lieu entre le cabinet du ministre et celui de José Bové. A l’occasion d’une conversation téléphonique du 15 juillet 2011, José BOVE a proposé que cette rencontre ait lieu à MONTPELLIER au Cabinet de son Avocat, lieu peu propice à des discussions politiques et économiques. Suite à cette proposition peu commune, et depuis lors, M le Ministre a décidé de couper tout contact avec M José Bové. Ces faits sont relatés par José BOVE dans un ouvrage de 2014.

José BOVE y parle des propositions qui auraient pu être faites pour améliorer l’accord qui sera ultérieurement approuvé par le Parlement Européen en février 2012. Contrairement à l’article de L’OBS du 1er octobre 2015, il n’est nullement question dans ce livre d’une tentative de corruption de la part du Maroc., ni d’un quelconque cadeau proposé à José BOVE pour le faire changer d’avis sur certains points de l’accord. La présentation faite par L’OBS est donc inexacte et ne peut appeler que le démenti le plus formel de la part du Royaume du Maroc et de son Ministre de l’Agriculture. Ce dernier a demandé à Maître Olivier BARATELLI de rétablir, dans tous médias, la stricte vérité qui a conduit le Royaume du Maroc à conclure cet accord international avec le Parlement Européen en 2012 ».

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OGM : 8 mois ferme requis contre José Bové à Bordeaux

mercredi 27 août 2008

BORDEAUX - Le procureur de la République de Bordeaux a requis ce mercredi
huit mois de prison ferme et quatre ans de privation des droits civiques à
l’encontre de José Bové
, poursuivi avec 11 autres militants devant le
tribunal correctionnel pour une action anti-OGM menée en 2006 en Gironde.

Le représentant du ministère public Jérôme Bourrier a aussi requis 10 mois
de prison avec sursis contre Marc Giblet
, l’exploitant agricole chez qui
avait été menée en novembre 2006 cette action, à Luganos (Gironde), et qui
avait tiré à cette occasion un coup de feu en présence des militants
écologistes.

Six mois avec sursis ont été requis contre deux militants anti-OGM et
quatre mois avec sursis pour les neuf autres opposants aux organismes
génétiquement modifiés
.

Les plaidoiries de la défense interviendront jeudi.

(©AFP / 27 août 2008 22h18)

L’ONU interdite d’entrer dans les territoires palestiniens occupés

jeudi 17 juillet 2008

La "plus grande démocratie du Moyen-0rient", vient d’interdire à une délégation de l’ONU de se rendre dans les territoires occupés pour y enquêter sur les droits de l’Homme. Ce n’est pas la presse française qui nous l’apprend. Il faut dire qu’elle a d’autres chats à fouetter, ne serait-ce que pour suivre Ingrid Betancourt dans toutes les églises où elle est allée prier. D’ailleurs, des membres de l’ONU virés comme des malpropres, quoi d’extraordinaire ?

« Les autorités israéliennes ne nous ont pas permis de visiter les territoires palestiniens et n’ont donné aucune raison pour expliquer leur refus », a déclaré mardi, lors d’une conférence de presse à Amman, Prasad Kariyawasam, responsable d’un comité spécial de l’ONU, chargé d’enquêter sur les pratiques israéliennes affectant les droits de l’homme des Palestiniens et des autres Arabes des territoires occupés par Israël.

On ne sait pas ce qu’en pensent leurs chefs. Ils ne sont pas très susceptibles apparemment. A moins qu’ils aient peur de passer pour antisémites...

europalestine.com

Rétention de sûreté : une peine infinie

dimanche 13 juillet 2008

A l’initiative de l’association pour une information alternative populaire éducative et citoyenne : A.I.A.P.E.C, le film "rétention de sûreté : une peine infinie" de Thomas LACOSTE sera projeté mercredi 16 Juillet à 2O H 3O. Cette soirée se déroulera au 44, rue dufour, au centre ville de MACON.
La peine de rétention de sûreté qui permet de laisser en prison des personnes ayant fini de purger leur peine, expliquée par huit intervenants : juristes, psychiatres, militants.
Une soirée d’actualité donc... Une année après la suppression de la "grâce présidentielle" qui permettait "d’alléger le nombre des détenus en prison " !

Daniel DERIOT