La chimie allemande ruine l’Europe

lundi 24 août 2015
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Par Fabrice Nicolino

Comme ils sont sympas, ces millions de lecteurs de Bild Zeitung ! Ils refusent le moindre picotin à la Grèce, mais oublient que leur industrie chimique – Bayer et BASF – coûte bien plus cher à l’Europe que les dettes accumulées par Athènes.

Qui a dit : « L’Allemagne paiera » ? Eh non, balourdin lecteur, ce n’est pas Clémenceau, mais Louis-Lucien Klotz, son ministre des Finances entre 1917 et 1920. On se souvient que l’Allemagne n’a nullement payé les dettes accumulées, celles de 14-18 comme celles de 39-45. Ce qui n’empêche aucunement les oligarques locaux de refuser toute aide à la Grèce. Mais on n’est pas là pour dire du mal des Boches, encore que. Pour mieux comprendre ce qui suit, il faut bien présenter deux monstres schleus bien que transnationaux : Bayer et BASF. Le premier a un chiffre d’affaires de 42,2 milliards d’euros, le second de 74,3 milliards d’euros (les deux en 2014). BASF est numéro 1 mondial de la chimie, Bayer son numéro 3, tout près désormais du deuxième, l’américain Dow Chemical. On rappellera par pure méchanceté que, sous la direction avisée d’Adolf Hitler, Bayer et BASF se sont fondus dans l’IG Farben, qui ouvrira en 1942 le camp Auschwitz III. Les esclaves, dont un certain Primo Levi, y produisirent massivement une essence synthétique cruciale pour le grand massacre dans les immensités russes.

Et alors ? Et alors cet édito paru en avril dans une grande revue scientifique américaine, Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism. [1] Tracey Woodruff y détaille l’impact sur la santé des pollutions chimiques, et, dans le même numéro, une équipe internationale tente de chiffrer leur coût collatéral pour l’Union Eurpéenne. [2] Eh ben, le résultat est assez distrayant, car il aboutit au chiffrage de 157 milliards d’euros par an. L’Europe paierait chaque année pour des troubles de santé – désordres divers, obésité, diabète, infertilité, autisme, déficit d’attention, hyperactivité – liés directement aux molécules toxiques de la chimie industrielle. Soit une bonne moitié de la totalité de la dette grecque. En dix ans, cinq fois la note totale de 300 milliards d’euros.

Encore ce chiffrage est-il terriblement sous-estimé. Woodruff, dans son papier, écrit sans trembler : « Le fond du dossier, c’est que les 157 milliards d’euros ne sont peut-être que la partie émergée de l’iceberg. » Charlie, n’écoutant que son devoir, enlève d’autant plus ce « peut-être » que l’étude ne porte que sur une partie réduite des produits chimiques, ceux considérés comme des perturbateurs endocriniens. Et les dizaines de milliers d’autres, dont tant sont connus pour leurs effets cancérogènes ou mutagènes ? La vérité provisoire de l’affaire est que le brouillard est complet. La connaissance manque, et elle est peut-être hors de portée pour longtemps. Car nul scientifique n’est capable de comprendre la complexité folle des synergies entre molécules dans le corps des humains. Le certain, c’est que la santé publique se dégrade, et qu’un pays comme la France doit faire face à ce qu’il faut bien appeler des épidémies d’allergies, de cancers, de diabète, d’obésité, d’Alzheimer.

Autant de maladies qui existent depuis des lustres, mais qui flambent pour des raisons que personne ne parvient à expliquer. Sauf ces chercheurs qui démontrent de plus en plus souvent les liens entre chimie et désordres intérieurs. De cela BASF et Bayer se contrefoutent, bien sûr. Quel est le poids des deux géants dans l’extravagant calcul de 157 milliards d’euros ? À vue de subclaquant, écrasant. Finissons sur de la belle histoire. En 1934, le chimiste allemand Gerhard Schrader entre chez Bayer, où il réussit en 1936 la synthèse du gaz tabun. En 1939, il « invente » le sarin, puis, en 1944, le soman. Tous trois abondamment utilisés par le bon Saddam Hussein et la dictature Assad, en Syrie, contre les populations civiles. Et Gerhard Schrader est mort dans son lit en 1990, à l’âge jouvenceau de 87 ans.

Pourquoi Bayer se gênerait-il ? Le 12 juin 2012, alors que l’on sait depuis quinze ans que le Gaucho – produit phare du groupe – trucide les abeilles par milliards, un ponte de Bayer écrit à un commissaire européen. Extrait : « Soyez bien assuré que, pour notre entreprise, la santé des abeilles et notre priorité numéro un. » [3]

Fabrice Nicolino

Charlie Hebdo N°1199 du 15 juillet 2015


[1press.endocrine ;org Merci à Stéphane Foucart, du Monde, pour l’info


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