Flat line

mercredi 29 juillet 2015
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Par Juliette Keating

On crut longtemps que la fin de l’humanité viendrait de l’épuisement de la planète, de l’exploitation excessive des ressources naturelles, de la pollution, effet de l’activité industrielle des hommes. On imagina une ultime guerre nucléaire, anéantissant l’ensemble des formes de vie. On pensa à un virus, échappé des tubes à essais de docteurs imprudents. On craignit la collision de notre fragile bille bleue avec une fulgurante météorite, et l’on guettait le ciel en y logeant des satellites espions et un improbable dieu. Hélas, on ne sut que trop tard la vérité.

L’humanité déclinait déjà tandis qu’on la croyait encore souveraine. Certes, elle souffrait de céphalées chroniques, de spasmes qui l’agitaient par crises, de troubles persistants de la vision. Elle toussait, elle se grattait. La fièvre lui faisait venir des sueurs froides qui lui coulaient, comme autant de serpents, tout au long de l’échine brûlante. Elle était malade, l’humanité. Elle allait mourir. Mais de quoi ? Des savants extraterrestres pratiquèrent l’autopsie. Dans le crâne devenu chauve de la défunte, les petits toubibs verts ne trouvèrent en guise de cervelle qu’une molle substance terne à la texture cotonneuse qui se délitait sous la lame du scalpel. L’humanité avait crevé de dégénérescence cérébrale, piquée à la tempe par le vénéneux diptère vedettariat destructeur de neurones.

Enfanté par les ondes de la radio et de la télé, engraissé par la société de consommation, démultiplié par l’extension tentaculaire des médias et des réseaux, le vedettariat avait jeté son venin dans le cerveau de l’humanité. On adorait des icônes éphémères auxquelles on vouait des cultes démesurés. Chacun voulait devenir une star et se voir liké par milliers. Les politiciens oubliaient l’intérêt général, délaissaient les dossiers, pour faire, en photo retouchée, la une des gazettes. Les artistes, emportés par l’amour de leur propre gloire, cédaient à la facilité du marché, géraient leur patronyme, devenu marque déposée, comme on développe une start-up.

L’individu lambda ne travaillait qu’à se faire un nom, fût-il un pseudo, sur la toile aux millions de fils : peu importait ce qui le sortait un instant de l’anonymat, montrer ses fesses, se faire exploser dans le métro, ou réinventer l’eau tiède, pourvu que ça fasse du buzz. Le poison du vedettariat s’insinuait dans tous les organes de l’humanité, ralentissant l’activité cérébrale intelligente tout en hypertrophiant la confusion mentale, en élargissant encore la zone infinie de la bêtise. Il y eut quelques derniers sursauts, deux trois fulgurances, mais irrémédiablement, l’encéphalogramme de l’humanité devenait de plus en plus plat. Les fonctions vitales n’étaient plus assurées que par des machines.

Un matin (ou était-ce le soir ?), pour jouir enfin de son quart d’heure de célébrité, quelqu’un débrancha l’humanité en coma. L’histoire n’a pas retenu son nom.

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