De Lénine à Gandhi en passant par l’autogestion et le développement durable

Chronique kéralaise n°2 – la vie politique
mardi 24 février 2015
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Par Paul C.

Comme beaucoup d’autres faits au Kérala, la vie politique a tendance a échapper à nos schémas de pensée classiques, et à explorer des chemins inattendus. C’est la première fois de ma vie, par exemple, que je vois autant de drapeaux rouges avec la faucille et le marteau le long des routes. Ambiance « fête de l’huma » dans les années 60, avec, pour améliorer la décoration, des affiches comportant les bustes alignés de Marx, Lénine et d’autres personnalités politiques diverses du panthéon « communiste », de Staline à Guévara, en passant par d’autres héros – régionaux sans doute – dont j’avoue ne pas avoir identifié le profil. Il faut dire que je n’ai jamais été très assidu aux cours de catéchisme. Ces affiches-là rappellent plutôt les groupuscules maoïstes des années 70. Le seul mouvement considéré comme terroriste dans le pays est d’ailleurs un énième parti communiste de tendance « maoïste », sachant que toutes ces idéologies sont remixées à la mode locale. Jaloux des méthodes employées par la « concurrence » (?) religieuse du cru, il n’est pas rare de trouver de petits sanctuaires consacrés aux divinités marxistes : un rocher peint en rouge ou un simple totem en bois au pied duquel s’entassent drapeaux et bouquets divers. Les guérilléros « maoïstes » ne sont pas trop méchants. Le seul méfait que la presse leur a reproché pendant que nous étions là c’est le saccage, dans la région du Wayanad, d’un hôtel en construction… Les fenêtres et autres surfaces vitrées ont été sauvagement massacrées à coup de gourdins. En décembre dernier, c’était un Mac Do, symbole de l’impérialisme américain, qui faisait les frais de leur courroux. Rien de comparable avec la situation dans certains États de l’Inde du Nord, ou les affrontements sont sanglants.

Ça, c’était pour l’ambiance, le côté un peu folklorique. Ce qui présente un intérêt certain c’est de voir quelles sont, sur le terrain, les conséquences de ce jeu politique. Comme je l’ai dit dans ma chronique précédente, depuis sa formation, l’État du Kérala est impliqué dans une politique de réforme quasiment constante. Ces réformes touchent à divers domaines de la vie sociale allant de l’éducation aux transports ; mais elles s’intéressent aussi à la structure de l’État lui-même, en augmentant l’autonomie des collectivités locales et en associant de plus en plus les citoyens aux processus de prise de décision. Tout ceci est limité bien entendu à ce qui relève des compétences de l’État kéralais, mais rappelons que dans le cadre de la Fédération Indienne, l’autonomie des États provinciaux est sans doute plus grande encore que celle des États aux USA. La voix des parlements provinciaux est souvent prédominante par rapport aux décisions « nationales » qui concernent principalement la politique étrangère, la défense et les questions juridiques essentielles. À titre d’exemple, l’État du Kérala délègue aux collectivités locales une part du revenu fiscal qui correspond à 30 ou 40 % de l’argent collecté. La part reversée dépend des choix de la coalition au pouvoir, sachant que depuis 1957 se succèdent à la tête de l’État, une coalition communiste, puis une autre plus modérée (centre-gauche libéral). Cette décentralisation des lieux de décision a pour effet une grande implication des citoyens dans le fonctionnement et la gestion de l’État et il n’y a rien de « stalinien » dans cet héritage-là. Les seuls séquelles que l’on peut percevoir du modèle soviétique concernent la bureaucratisation, l’amour de la paperasse et – malheureusement - un volume important de corruption : le va-et-vient monétaire ne se fait pas sans qu’il y ait d’évaporation… Chaque collectivité locale a la possibilité de choisir les priorités dans ses investissements. Le contrôle du gouvernement de Trivandrum se limite à indiquer une fourchette pour chaque secteur.

Ces choix démocratiques saugrenus (pour qui a, un tant soit peu, étudié l’orthodoxie léniniste) sont liés à l’historique du CPI (Parti Communiste Indien) qui s’est très vite libéré du modèle imposé par le grand frère soviétique. En 1957, le CPI rédige un manifeste dans lequel il proclame le fait que des réformes sociales fondamentales peuvent être opérées par l’État sans qu’il y ait de rupture révolutionnaire. il s’affiche donc franchement réformiste. La même année, une coalition dominée par le CPI est portée au pouvoir par les électeurs et s’engage sur la voix du changement annoncé. Le pouvoir central indien bloque la réforme agraire, jugée anticonstitutionnelle, mais n’intervient pas, dans un premier temps, dans les lois concernant éducation, culture et transport. L’église voit d’un très mauvais œil les réformes éducatives. En 1959 le gouvernement central indien dépose celui du Kérala en l’accusant d’agir contre la Constitution du pays. L’option réformiste choisie par le parti est alors remise en cause par une partie de ses dirigeants. La rupture entre Moscou et Pékin aggrave la crise. En 1964 le parti se scinde en deux : une tendance, minoritaire, conserve le nom de CPI et reste dans l’alignement orthodoxe moscovite ; l’autre tendance, majoritaire, prend le nom de CPI(M) – M pour marxiste – et prône l’indépendance à l’égard des deux « maisons mères ». Le CPI(M) s’appuie sur une solide base populaire, alors que le CPI conserve la majorité des cadres de l’ancien parti. Après une période de divergence marquée, les deux frères ennemis unissent leurs forces dans une même coalition et remportent les élections de 1967. Une nouvelle réforme agraire est mise en place. Sans vouloir rentrer dans les détails, disons que le CPI va continuer à jouer un jeu politique assez trouble dans le jeu des alliances, n’hésitant pas, au gré des élections, à flirter avec le Parti du Congrès et une politique beaucoup moins avancée sur le plan social. L’implantation locale du CPI(M) dans les collectivités rurales et les syndicats ainsi que sa combattivité sont telles qu’il n’est pas question de l’ignorer dans le jeu politique. Bon gré mal gré, les réformes continuent donc et les Kéralais se mobilisent régulièrement pour les défendre. Il y a, au Kérala, une dynamique citoyenne indiscutable. En février 2013, un vaste mouvement social a eu lieu dans l’ensemble de l’Inde, mobilisant plus de cent millions de travailleurs contre les réformes libérales du gouvernement de New Dehli. Le nombre est impressionnant mais n’a guère intéressé les médias occidentaux. Au Kérala, ce mouvement de grève de deux jours a touché l’ensemble de la population en âge de travailler… Les syndicats, dans leur plateforme unitaire, réclamaient le gel des prix, l’arrêt de la privatisation des services publics et l’application stricte du code du travail.

Dès 1987, la coalition au pouvoir, la LDF (dans les rangs de laquelle figure le CPI-M), donne une priorité absolue à l’action sur le terrain pour répondre aux besoins fondamentaux de la population. Avant même que les lois ne soient promulguées et les crédits mobilisés, des dizaines de milliers de volontaires se lancent dans une campagne d’alphabétisation massive sur l’ensemble du territoire. Parallèlement à cette démarche, d’autres bénévoles aident les assemblées locales à dresser un inventaire de leurs richesses et un cahier des charges de leurs besoins essentiels. Chaque territoire va pouvoir ainsi mettre en place une politique de développement qui corresponde à sa propre réalité. Les paysans sont incités à se regrouper et à mutualiser leurs moyens, mais aucune mesure coercitive n’est prise. Il ne s’agit en aucun cas de créer des entreprises d’État, les fameux kolkhozes à la soviétique dont les résultats furent bien souvent désastreux. La démarche est incitative (aide à la mécanisation par exemple) et surtout éducative. Si l’on se regroupe on est plus fort que si l’on reste isolé… Voilà la ligne directrice. Cette démarche décentralisatrice est appuyée et structurée dans les textes. Les projets de développement autogérés sont encouragés. Ce fort courant social est freiné en 1991 par le retour au pouvoir d’une coalition plus modérée rassemblée autour du Parti du Congrès mais il n’est pas stoppé. La rapidité du changement dépend de la coalition au pouvoir, mais elle semble immuable tant la volonté populaire est forte. Le CPI(M) inaugure une nouvelle forme de réformisme : le jeu politique de conquête du pouvoir semble n’avoir qu’une importance secondaire ; l’essentiel c’est la mobilisation populaire sur des projets concrets. Selon la tendance la plus dynamique du parti (tendance dite « grassroots » : « base »), la priorité absolue doit être donnée aux projets de la population pour prendre en main son avenir et créer les conditions optimales pour le changement social. La coexistence de projets socialistes et capitalistes n’a pas d’importance, tant que l’on ne perd pas de vue l’importance des premiers. On retrouve là un « vieux » débat du mouvement révolutionnaire, libertaire en particulier, entre le choix insurrectionnel et l’éducationnisme.

Bref les luttes et les changements en cours au Kérala sont très intéressants et collent de près aux interrogations des militantes et militants de nos pays dits « développés ». Le livre de Benoit Théau et Philippe Venier, mentionné dans la dernière bibliographie, étudie en détail le processus de la Campagne Populaire de Développement qui a débuté en 1993. L’ouvrage a le mérite d’examiner en détails une part des réformes qui ont été accomplies, avec tableaux, graphiques et témoignages à l’appui, démarche que cette chronique ne fait qu’ébaucher. Un mois de tourisme, même si l’on a fait des choix dans ce sens, ne permet pas vraiment d’approfondir les questions sociales. Nous avons cependant visité différentes entreprises : deux fermes, une plantation de thé, une fonderie de bronze, un atelier de tissage, un atelier protégé fabriquant du papier, et un autre des cigarettes. Nous avons aussi testé la chaîne de restaurants « Indian Coffee », autogérée par ses employés. En ce qui concerne les fabriques, les problèmes ne manquent pas et certaines façons de travailler peuvent sembler antédiluviennes ; les travailleurs ne sont pas riches, c’est clair ; les conditions de travail ne nous ont pas parues inhumaines et les sourires que l’on a perçus sur les visages ne semblaient pas « de commande ». Côté agricole, certaines techniques mises en œuvre dans les petites structures traditionnelles évoquent indiscutablement le « paradis » dont rêvent les adeptes de l’agriculture bio, notamment les partisans de la permaculture ou de la forêt jardinée. Nos théoriciens écologistes sont loin d’avoir tout inventé, et n’ont parfois opéré qu’une habile synthèse. Inutile donc de les considérer, les uns ou les autres, comme des gourous ou des prophètes ! Je vous en parlerai dans une prochaine chronique.

NDLR – pour les sources documentaires, se reporter à la chronique précédente. Photos maison.

lafeuillecharbinoise.com


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