Une place pour l’homme sur la « terre des dieux » ?

Chronique kéralaise n°1 : quelques généralités
jeudi 19 février 2015
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Par Paul C.

Nous venons de séjourner un mois au Kérala et nous avons mis ce temps à profit non seulement pour nous relaxer et admirer de superbes paysages, mais aussi pour essayer de comprendre le monde qui nous entourait, si différent de celui que nous fréquentons au quotidien. Je ne prétends pas que nous connaissions beaucoup de choses après un laps de temps aussi bref. Disons tout au plus que ce séjour nous a permis de croiser quelques données livresques emmagasinées au préalable avec les observations que nous avons pu faire sur le terrain.

« Si vous ne connaissez pas l’Inde, l’aborder par le Kérala est une bonne démarche » ; ces propos, nous les avons lus dans certains ouvrages, et nous les avons entendus dans la bouche d’amis qui connaissent bien le sous-continent. Je crois qu’ils sont pleins de bon sens. Le Kérala (« God’s own country » selon le slogan local) est l’un des États les plus évolués de l’Inde et, par certains aspects que j’évoquerai dans la suite de mon propos, me fait penser à une corne d’abondance tant la nature y est généreuse. À l’exception de quelques stations balnéaires « en vue », cet État de l’Inde est encore peu visité par les touristes occidentaux qui lui ont – jusqu’à présent – préféré les États mythiques du Nord, célèbres par leurs monuments et leurs temples majestueux. Le plus grand nombre de visiteurs « étrangers » que l’on croise ici viennent justement de l’Inde du Nord, fuyant les immenses agglomérations, à la recherche d’une nature un peu plus attrayante… Le Kérala est (entre autres) une destination prisée pour les voyages de noce.

Le stade avancé d’évolution du Kérala n’est pas lié qu’à une situation climatique relativement privilégiée. Les choix politiques de ses habitants, dès la constitution de l’État, ont permis des avancées sociales rapides et marquantes. Les statistiques sont là pour confirmer cette affirmation. Dès que le nouvel État a bénéficié de son autonomie, en 1953, les Kéralais ont choisi de porter au pouvoir un gouvernement communiste qui a mis en œuvre des réformes importantes. C’est l’un des seuls (ou le seul ?) pays dans lequel le Parti Communiste soit arrivé au pouvoir par le biais des urnes. Depuis cette époque, les habitants se sont fortement impliqués dans la vie politique de leur pays, n’hésitant pas à contester le régime en place lorsque les décisions gouvernementales ne leur convenaient pas. Pendant un demi-siècle, ce comportement critique a eu pour résultat une alternance entre diverses coalitions, majoritairement à gauche. Les réformes accomplies n’ont jamais été remises en cause. Les tentatives qui ont été faites pour s’opposer aux avancées sociales ont eu pour résultat de provoquer d’immenses mouvements de protestation et un changement de gouvernement aux élections suivantes. Lorsque le Parti du Congrès, plutôt conservateur, a pris le pouvoir en 1991, porté par une vague de troubles au niveau national, ses tentatives de « libéralisation » de l’économie ont eu pour résultats de provoquer une énorme vague de grèves quelques années plus tard. Dans cet État, même si l’horloge sociale fonctionne un peu mieux qu’ailleurs, la mobilisation et la grève on connait ! Nous avons pu apprécier la combattivité des travailleurs lors d’une journée de grève des chauffeurs de taxi fin janvier : le pays était entièrement bloqué !

Quel est le résultat sur le terrain des différentes réformes qui ont été accomplies ? Tout dépend de l’éclairage que l’on va choisir pour observer la situation. Pour que l’on ne m’accuse pas d’optimisme béat, je tiens à signaler dès le départ les problèmes majeurs qui n’ont pas été résolus. On s’aperçoit très vite que règne – comme ailleurs – une très grande inégalité sociale. La mendicité est rare, mais il est clair que beaucoup de personnes vivent encore à la limite du seuil de pauvreté (moins de 130 roupies – 2 euros par jour). La réforme agraire a eu lieu, mais elle n’a pas été poussée jusqu’au bout. Les paysans qui possèdent un lopin de terre, souvent attribué par les réformes initiales, s’en sortent assez bien. Ceux qui n’ont que leurs bras à vendre en tirent péniblement de quoi manger. Les cabanes en tôle, surtout en ville, avoisinent les pavillons plus luxueux. Le groupe industriel Tata a mis la main sur un certain nombre de secteurs économiques et s’est emparé d’immenses plantations de thé exploitées à son seul profit. Il subsiste de gros ilots de pauvreté dans certaines communautés : petits pêcheurs, ouvriers des plantations de thé ou femmes domestiques entre autres. Pour les travaux les plus mal payés le Kérala fait de plus en plus appel à des travailleurs « immigrés » de l’État voisin du Tamil Nadu où la pauvreté est bien plus grande. Certains « Nordistes » s’expatrient au Kérala car les salaires sont plus élevés. Cette main d’œuvre supplétive vient remplacer les nombreux Kéralais (10 %) qui s’expatrient dans la péninsule arabique pendant quelques années.

Le problème le plus grave peut-être, et je pense que la politique gouvernementale n’est pas la seule responsable, c’est que le Kérala rentre à marche forcée dans la société de consommation et que les structures pour limiter la casse dans ce domaine-là sont à peine ébauchées. La collecte des ordures est déficiente et le pays est submergé sous les déchets. On trouve des ordures partout, en ville comme à la campagne et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Les industriels ne sont pas en reste eux non plus : dans la région de Cochin, la zone d’Eloor-Edyar abrite plus de 200 000 tonnes de déchets chimiques à haut risque, déchets liés à la fabrication de pesticides. Futur Bhopal en perspective ? Face à cela, les efforts du gouvernement kéralais pour venir à bout des menaces environnementales considérables que représentent tous ces produits polluants, c’est un peu le combat du pot-de-terre contre le pot-de-fer. Les mesures de « libéralisation » prises autour des années 2000 ont permis par exemple l’installation d’une énorme usine d’embouteillage de Coca-Cola . Des forages ont été effectués dans le sous-sol, entrainant l’assèchement des nappes de surface qu’utilisaient les paysans pour l’irrigation. Résultat, une baisse de 40 % du rendement des cultures. Il a fallu une dizaine d’années de lutte pour que les habitants du district de Pachimada puissent faire valoir partiellement leurs droits face au géant américain. On peut lire à ce sujet un excellent article de Vandana Shiva sur Le Monde Diplo. Ces industriels ne se limitent pas aux sodas, mais se sont emparés aussi du marché de l’eau potable : nous avons constaté qu’une partie de l’eau de consommation courante vendue en bouteille (celle du robinet est des plus aléatoires quant à sa composition) était estampillée « Pepsi ». Par chance, les industriels étrangers ne s’installent pas volontiers au Kérala : les salaires sont trop élevés et le taux de syndicalisation des travailleurs trop important aux yeux des « big boss » de l’exploitation.

Le modèle de « bonheur universel » qui est promu par la publicité est – comme il se doit – le modèle occidental. La réussite sociale c’est un appartement dans l’une des grandes tours en construction dans les banlieues, un canapé et une épouse à la peau la plus laiteuse possible que l’on pourra couvrir de bijoux et de soieries. Ces objectifs sont impossibles à atteindre pour un modeste cultivateur et il est à craindre que cela provoque un exode rural catastrophique comme cela a déjà lieu en d’autres régions de l’Inde, et du restant de la planète. L’État est essentiellement rural : en gros, la moitié de la population du Kérala tire ses revenus de l’agriculture (17 % du PIB). Il n’y a pas, ou presque pas, de grosses industries. Un déplacement massif dans les banlieues urbaines serait une catastrophe d’une ampleur sans précédent, car tous ces paysans se nourrissent et nourrissent leurs concitoyens de la ville, dans de bonnes conditions. Les marchés regorgent de fruits et de légumes. Une agriculture traditionnelle faisant appel à des techniques variées côtoie l’agrochimie des grandes plantations et rizières. L’emploi massif d’engrais chimiques et de pesticides dans certains secteurs agricoles a d’ores et déjà des conséquences catastrophiques : les rendements plafonnent, les terrains s’appauvrissent et l’environnement est gravement pollué. Une partie de la population agricole est consciente du problème et tente de réagir.

Ce rapport peut sembler plutôt négatif au premier abord. Il y a pourtant bien des choses positives dans ce pays. Tout d’abord l’effort majeur qui a été consenti dans le domaine de la culture et de l’éducation. Le Kérala peut s’enorgueillir d’être l’État de l’Inde qui possède le plus fort taux d’alphabétisation, et ce aussi bien chez les femmes (92 %) que chez les hommes (96 %). C’est énorme lorsque l’on sait que les taux se situent respectivement à 48 et 60 sur l’ensemble du sous-continent. 98 % des enfants ont une école à moins de 2 km de leur habitation et un maillage étroit de cars scolaires permet de pallier au problème du transport pour les plus éloignés. L’école est obligatoire jusqu’à la fin du collège. L’enseignement dispensé est de qualité et seules les familles fortunées ou étrangères éprouvent le besoin de recourir à l’enseignement privé. Chaque matin vers 9 h, et le soir vers 16 h, nous avons vu des foules d’écoliers et d’écolières, habillés d’uniformes rutilants, se bousculer sur les trottoirs des villes et des villages. Nous avons croisé aussi nombre de ces jeunes en sortie scolaire. Les Kéralais montrent avec fierté à leurs enfants tout ce qu’il y a de beau dans leur pays… L’enseignement supérieur n’est pas en reste : sept grandes universités assurent la formation des étudiants dans toutes les disciplines. La ville de Trivandrum est réputée pour être le second grand pôle informatique de l’Inde. Une politique de planning familial habile a été mise en place permettant d’éliminer la discrimination entre filles et garçons et le taux de natalité est le plus bas de l’Inde (14,6 / 1000) sans qu’il y ait eu recours à aucune mesure coercitive. Si l’on ajoute à cela un système de santé public qui fonctionne plutôt bien, on comprend que l’espérance de vie au Kérala soit de dix ans de plus que dans tout le reste de l’Inde (presque aussi élevée qu’aux États-Unis).

Un autre gros effort a été fait pour les transports publics. Cars et trains existent en grand nombre, sont peu onéreux et permettent aux citoyens de ce pays de se déplacer d’un point à un autre. Même si la publicité prétend le contraire, le fait de ne pas avoir de voiture ne signifie pas l’impossibilité de se déplacer. Certes, selon nos critères occidentaux, le modèle a des failles : les trains sont bondés, souvent en retard, et pas très confortables. Mais pour 200 roupies (environ 3 euros) on peut faire un trajet de 200 km dans un wagon de deuxième classe. Nous avons testé : ça marche ; il suffit d’être patient car la vitesse moyenne sur les rails est d’environ 40/50 km/h. Sur les routes, complètement saturées, ce n’est pas mieux. On mesure d’ailleurs les distances en temps et non en kilomètres, ce qui veut bien dire quelque chose. Le Kérala possède d’importantes ressources hydrauliques et produit sa propre électricité grâce à des barrages et à des conduites forcées. La situation est parfois problématique dans les mois qui précèdent la mousson, lorsque le niveau des retenues est bas. En 2014, la mousson a été abondante, et le réseau électrique était plutôt stable pendant notre séjour. Dans les années à venir, il faudra sans doute faire appel à d’autres ressources car la population est maintenant hostile à la construction de nouveaux barrages. Il y a sans doute des perspectives du côté du solaire. Les chauffe-eau, très simples de conception, sont massivement utilisés. Nous n’avons pas vu de trace de photovoltaïque ; la technologie est trop coûteuse je pense.

Voilà pour les grandes lignes de mon « exposé ». Dans les prochains billets, je vous parlerai vie politique, économie sociale et agriculture traditionnelle. Je me tiens à votre disposition pour des conférences à domicile, à des conditions beaucoup plus avantageuses que celles de Mr Sarkozy !


Sources documentaires utilisées : plusieurs références importantes pour ceux qui veulent aller plus loin. Un livre tout d’abord, lu il y a pas mal d’années et qui m’a poussé à effectuer ce voyage. Il s’intitule « Kérala : la force de l’ambition », a été rédigé par Benoit Théau et Philippe Venier et a été publié aux éditions Orcades. Sur une page du site Internet de la Fondation-Copernic, on trouve aussi un rapport (assez dithyrambique) sur la situation sociale au Kérala. Ce texte est néanmoins fort bien documenté. J’ai trouvé aussi de bonnes informations sur le site « autogestion » , dans un article intitulé « Le Kérala, vers une démocratie pleine et entière ». La fin de ce texte comporte un questionnement très intéressant. Je vous donne les liens. Photos « maison ».

lafeuillecharbinoise.com


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