L’apaisement définitif

jeudi 25 décembre 2014
par  Yann Fiévet
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Un conte écrit en décembre 2003, aucunement confirmé depuis, ni de près ni de loin, ni concrètement ni par des voies détournées. Et surtout, nous savons avec une totale certitude que tout cela n’arrivera jamais. Vous me croyez, j’espère. Noyeux Joël à tous. (Y. F.)

À dix heures, ce matin de la Noël 2015, l’électromobile de Jean-Maxime Jouy de Monpèze, patron incontesté du groupe Anastasie, quitte silencieusement le château dont le parc ceint de hauts murs domine Parangonville. Le rendez-vous avec le maire est prévu, comme chaque année, à dix heures et trente minutes. Le chauffeur connaît son itinéraire dans les moindres détails. Il sait les axes à éviter pour ne pas s’éloigner des zones sécurisées. Il répond au salut amical et presque protocolaire des groupes de policiers postés à chaque intersection. Il suit sur l’écran de bord les informations fournies par le REST (Réseau électronique de surveillance du territoire) contrôlé par une filiale du groupe de son patron.

Le colossal hôtel de ville, récemment inauguré, étale ses marbres bicolores au centre de l’immense Place Chirac. Sur le parvis de la mairie financée par Anastasie se dresse une grandiose sculpture représentant une paire de ciseaux pointes écartées, tendues vers le ciel et prolongées par deux superbes jets d’eau symboles du jaillissement de la Nouvelle France. Plusieurs hommes de la Sécurba (Sécurité urbaine) autre filiale d’Anastasie, accueillent Mr Jouy de Monpèze à sa descente de voiture et l’accompagnent jusqu’au bureau du premier magistrat. Personne ne semble étonné qu’un tel rendez-vous se tienne en ce jour de fête, le seul jour de semaine resté férié sur le calendrier anti-républicain comme continuent de le nommer les rares critiques osant braver, dans l’indifférence générale, l’auto-censure omniprésente. Les deux hommes vont vite repartir. Une pénible journée les attend. Ils sont attendus à des heures précises en divers points de la ville pour y rencontrer les représentants officiels des communautés constituées dans le cadre de la Nopasoc (Nouvelle paix sociale) et les directeurs des institutions du Moc (Maintien de l’ordre civil). Dans chacun des endroits visités, une foule nombreuse mais néanmoins triée sur le volet de la PM (Police des mœurs), viendra entendre les allocutions des deux dignitaires de l’ordre rétabli.

Partout, ils tiennent le même discours rodé et poli. Ils se félicitent qu’en une grosse décennie le pays ait su, grâce à ses dirigeants avisés et dévoués, trouver la voie de l’apaisement social définitif. Parangonville, cité pilote au début de l’expérience, est maintenant copiée sur tout le territoire européen. Le produit est même exporté vers d’autres continents où le défi à relever est une aventure passionnante. Bref, la France est de nouveau le phare de l’humanité.

Comme désormais le peuple, qu’il soit d’en-bas ou d’en-haut, adore la grandiloquence, chaque auditoire applaudit l’Empereur à tout rompre. Les journalistes de la presse écrite ou des médias audiovisuels ne sont pas en reste ; leurs papiers déjà écrits ne les tracassent pas et leur laissent le loisir de goûter avec délectation les phrases apaisantes de leur patron. Oui, eux aussi ont JMJM pour employeur. Ce n’est pas le fruit du hasard qui le fait surnommer respectueusement l’empereur... Son empire est incommensurable. Anastasie possède les trois-quarts des moyens de ce que l’on continue curieusement d’appeler l’information. Anastasie est aussi propriétaire à 80 % de la seule école de journalisme – encore un mot devenu vide de sens – permettant de travailler comme laudateur du régime tant on y apprend à bien tenir sa plume et à bien causer dans le micro. JMJM a créé Éducation Soft, filiale ouvrant partout dans le pays des raffarinariums, ainsi nommés en hommage à l’inventeur d’une méthode aujourd’hui éprouvée d’endormissement des masses par murmure incessant, à l’oreille des récalcitrants potentiels, de petites phrases apparemment anodines. L’origine poitevine de ce génie explique certainement nombre de ces phrases. « Quand on veut assècher le marais, on ne prévient pas les grenouilles. » Qui s’est avisé de penser que le marais pouvait être les services publics dont le nom même a presque totalement disparu ? « Les grenouilles coassent, la caravane passe ». La caravane est évidemment le train des affaires. Qui s’en émeut ?

Dans ces raffarinariums on vient suivre un sarcosi (stage d’acquisition rapide du consensus obligatoire scientifiquement inculqué). L’ancienne Académie des Sciences, désormais privatisée et cotée en bourse, a certifié ce formatage des esprits conforme aux principes incontestables de la techno-science. Les premiers clients – les stages sont imposés mais payants – furent les syndicalistes, y compris ceux de la CFDT car on ne saurait jamais être trop prudent. Les militants altermondialistes y passèrent aussi. En fait, chaque citoyen peut prétendre à la cure. Peu d’individus renoncent à s’y soumettre. Le taux de rejet du traitement après trois mois n’est que de 5 %. Une seconde cure intervient alors. En cas de nouvel échec, le résistant est confié aux soins d’Éducation Hard, autre entreprise de JMJM gérant dans tout le pays le parc de prisons qui grandit chaque jour davantage. L’une des fiertés de la Nation est la disparition de la revendication syndicale d’autrefois. Si quelques petits syndicats existent encore, ils sont en voie d’extinction ? En revanche, le MRTF (mouvement pour la réhabilitation du travail et de la famille) rassemble la quasi totalité des travailleurs. Son principal mot d’ordre est la semaine de soixante heures pour tous. La presse, régulièrement, salue le retour du goût de l’effort au sein du peuple.

Mr Jouy de Monpèze sait fort bien que l’on n’est pas venu l’écouter en ce jour de Noël uniquement pour applaudir la paix sociale enfin trouvée. Chaque année, à cette date, la Fondation de la Bienfaisance Générale qu’il dirige remet aux représentants communautaires, religieux ou non, un chèque conséquent grâce auquel ils subviennent aux besoins minimaux de leurs ouailles respectives. La reconnaissance vouée à ce Père Noël providentiel est d’autant plus forte que chacun sait que la FBG contribue à financer également les services bienfaisants qui ont remplacés les services publics de santé et d’instruction. Là aussi, évidemment, on assure le minimum pour tous ceux qui n’ont pas accès aux services marchands. Cette société a deux vitesses est acceptée car on a su intelligemment céder aux revendications des diverses communautés dès lors qu’elles laissaient intacte la puissance économique des élites. Ainsi, après les Musulmans, ce fut le mouvement gay et lesbien qui obtint des horaires d’ouverture réservés dans les piscines municipales. Les aveugles et malvoyants ne souhaitant plus prendre leur bain en compagnie de gens qui voient clair, leur requête est en passe d’aboutir favorablement.

La soirée est déjà entamée quand JMJM regagne le château. Après un frugal repas il se met au lit. Un curieux sentiment soudain l’assaille. Est-on vraiment assuré d’avoir définitivement vaincu le germe de la révolte ? Le désir intense de faire l’amour à sa femme Marie-Bernadette vient opportunément chasser le doute affreux. Sa compagne de toujours met cette fougue inopinée sur le compte de cette journée où l’on a si bien fêté le petit Jésus : une bénédiction supplémentaire. Demain sera un autre jour dans l’ascension irrésistible et sans limites de Jean-Maxime. Un saint homme, assurément !

Yann Fievet

Le Peuple Breton - décembre 2003


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