Bonne cause ou bonne conscience ?

mercredi 13 août 2014
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Plutôt que de leur force, les frappes américaines en Irak sont le signe du désarroi des États-Unis face à une situation dont ils sont eux-mêmes comptables. La reporter de guerre et journaliste indépendante Anne Nivat interpelle les simplismes guerriers qui font fi du passif du passé et de la complexité du présent. Auteur de nombreux livres, dont Bagdad Zone Rouge (Fayard, 2008), elle couvre la guerre en Irak depuis 2003.

Par Anne Nivat

Depuis vendredi, les États-Unis ont décidé de se réengager en Irak par la voie des airs. Ces frappes soudaines sont le signe qu’en Irak, les États-Unis sont désemparés, elles ne témoignent en rien de leur force. Et pourtant, la sourde excitation de la guerre se fait à nouveau sentir dans les chancelleries occidentales qui s’engouffrent dans la brèche du bellicisme américain, parce que personne n’a rien d’autre à proposer, ou parce que bombarder « pour la bonne cause » aide à se donner bonne-conscience.

Celui qui ose réfléchir au bien-fondé de ces nouvelles frappes s’entendra immédiatement rétorquer : « Mais alors, que faire contre ces fous ? » D’abord, « ces fous » ne sont pas apparus en une nuit : ils étaient déjà là en 2003, 2004 et toutes les années qui ont suivies. Les Américains et leur coalition les ont combattus, dépensant des millions de dollars dans cette « guerre contre la terreur » où ils ont perdu plusieurs milliers d’hommes. Ils n’en sont pas venus a bout. Puis la meute médiatique s’en est allée, car les militaires américains avaient levé le camp. Le silence s’est installé. Il s’est installé sur les massacres de chrétiens, qui ont commencé il y a dix ans déjà, sur leur exode. Ce silence gêné mais implacable des chrétiens d’Occident a stupéfait, déçu et meurtri les chrétiens d’Orient. Fallait-il attendre cette fuite d’aujourd’hui, ces milliers d’hommes et de femmes sur les routes, la prise de la bourgade de Qaraqosh, pour agir ? La minorité yezidi vit dans de très piètres conditions depuis des années déjà, ses membres sont traités de « satanistes » par les musulmans sunnites, mais, jusqu’à vendredi, pas un haut-fonctionnaire américain ne s’en était ému.

Ce silence s’est aussi installé à propos des milices djihadistes pro al-Qaida, ce mélange de tribus irakiennes délaissées par les Américains, vexées de ne plus être au pouvoir, associées aux chiens de guerre sans foi ni loi qui voguent de combat en combat, pourvu qu’il soit sale, pourvu qu’ils soient au centre du trou noir, pourvu qu’on les laisse faire ce qu’il veulent, jusqu’à même engager des convertis occidentaux récemment arrivés sur leur théâtre d’opérations et les convertir en chair à canon – c’est toujours plus facile avec des étrangers, dixit des djihadistes. Tous ces « fous » ne sont pas apparus en Irak récemment, ils y étaient. Ils ne l’ont pas quitté de la décennie, ou, tout au plus, pour partir guerroyer tout près, en Syrie voisine, et s’adonner à leurs activités préférées, piller, semer la terreur, sous couvert d’une religion qu’ils salissent. Ces « fous » avaient d’ailleurs pris Fallouja et toute la région irakienne d’al-Anbar, frontalière de la Syrie, dès le début de l’année 2014, sans que cela ne provoque la moindre frappe américaine. Le monde entier avait alors le temps d’un instant, contemplé l’horreur, pour, au plus vite, s’en désintéresser et passer à autre chose. Quand, début juin, la ville de Mossoul a été prise, il n’y a pas eu non plus de réaction et le président Obama ne s’est pas laissé influencer par ses conseillers au Pentagone qui lui soufflaient de se réengager. Pourquoi a-t-il décidé de le faire en cette première semaine du mois d’août 2014 ?

Tous les éléments qui avaient mené les États-Unis à décamper d’Irak il y a deux ans et demi, sans pouvoir vraiment se targuer d’avoir accompli quoi que ce soit de réellement pérenne ou positif pour la paix dans la région, sont toujours d’actualité. Ils n’ont pas été réglés par une quasi-décennie d’occupation. Or, ils se réengagent. S’ils le font, c’est parce que leur allié le plus fiable et le plus sûr dans la région, les autorités de la région indépendante du Kurdistan, le leur ont demandé. « Enfin ! se félicitent les Kurdes, les Américains s’impliquent ! » Combien de fois, dans les années qui ont suivi l’intervention américaine de 2003, ai-je entendu ces même Kurdes se plaindre de la frilosité d’outre-atlantique. Selon eux, concernant le respect des frontières et le partage des ressources entre les différentes ethnies irakiennes, les États-Unis n’ont finalement respecté que le statu quo ante, celui édicté par l’ex-dictateur Saddam Hussein. Comment aujourd’hui le sommet de l’État américain peut-il avoir l’outrecuidance d’affirmer intervenir parce que « des Américains » sont géographiquement menacés. Quelle est cette politique qui ne s’intéresse qu’aux siens, qui opère une différence entre ses citoyens et les autres ? Pourquoi la vie d’Américains serait-elle plus chère que celle d’un Irakien, d’un Afghan, d’un Syrien ?

D’autre part, on entend dire ici et là que les peshmergas kurdes qui se sont empressés de prendre la ville pétrolière de Kirkouk dès les premières avancées de l’EIIL, ne le faisaient que dans un but : protéger leur région des avancées de barbares. Mais c’est oblitérer le fait qu’ils se sont entendus avec ces mêmes barbares sur le dos des chrétiens de Karakosh et de tout le nord de l’Irak pour aboutir tranquillement à leurs fins : avaler la troisième plus grande ville du pays sans le moindre émoi en Occident, ce qu’ils cherchaient à faire depuis 2003. Kirkouk a été prise sans violence : les djihadistes d’EIIL n’ont pas combattu, ils ont laissé les peshmergas kurdes s’y imposer, en échange de quoi ces mêmes Kurdes leur ont laissé carte blanche un peu plus au nord, dans les régions compliquées où subsistaient encore de larges poches de chrétiens. Il semblerait ainsi que les peshmergas kurdes, des musulmans pour la plupart sunnites, auraient « sacrifié » les chrétiens pour assouvir d’anciennes et peu louables ambitions : agrandir leur État et mettre la main sur la production de pétrole de Kirkouk, ce qui ne leur avait jamais été autorisé du temps de l’occupation américaine.

Enfin, l’avancée ultra-rapide de l’EIIL en Irak doit être mesurée à l’aune de la désintégration de l’État irakien, il ne faut donc pas s’en étonner. Ce délabrement suit une évolution vers le pire depuis des mois et des mois, que tous les observateurs ne pouvaient pas ne pas percevoir. Les combattants de l’EIIL n’ont pas besoin d’armes extrêmement perfectionnées pour asseoir leur emprise : d’abord, ils récupèrent des armes abandonnées par la débandade de l’armée irakienne pas vraiment réputée pour son courage ni son sens de l’organisation. Ces armes sont d’ailleurs des reliquats de l’armée américaine qui n’a pas pu emporter tout avec elle lors de son retrait fin 2011, telle la pièce d’artillerie mobile objet des frappes de vendredi. Notons aussi qu’après le pillage de la banque centrale de Mossoul, ils se sont retrouvés à la tête d’un butin de plusieurs millions de dollars. Pour se faire craindre et respecter, ils manient avant tout le couteau et la vidéo, tablant – avec raison – sur la terreur provoquée par les diffusions de leurs violences sanguinaires passées de téléphone portable en téléphone portable. Ainsi tous les Irakiens sont convaincus, comme en témoignent mes contacts effarés, que rien n’arrêtera les djihadistes. Enfin, Nouri Al-Maliki, le premier ministre irakien mis en place par les Américains en 2006 alors que personne ne le connaissait, s’accroche lamentablement à son poste provoquant un blocus politique général qui a mené, le matin des frappes, le grand ayatollah Ali Al-Sistani, pourtant chiite comme Maliki, à s’exprimer ouvertement en faveur de son départ, une situation totalement inédite en Irak.

Les frappes aériennes américaines ne feront pas cesser les développements macabres dans le pays des deux fleuves, elles les ralentiront. Et tous les problèmes évoqués resteront entiers.

mediapart.fr


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