Vanité de la comédie de la gauche française : la preuve par Jaurès.

Fascinatio​n pour le pire et fabrique de l’impuissa​nce
samedi 2 août 2014
par  Luc Douillard
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Par Luc Douillard

Si vous voulez comprendre comment le pays qui avait enfanté l’idée de révolution républicaine et puis le drapeau rouge ouvrier a pu tomber dans l’état hypnotique où il est sous le règne de messieurs Hollande et Sarkozy, il faudrait étudier comment l’opinion publique de gauche a été entièrement refaçonnée d’en haut, par une trahison de ses clercs, processus engagé véritablement dès l’époque mitterrandienne. Une véritable révolution anthropologique, qui peut se résumer par deux axiomes : Fascination pour le pire (Mitterrand a été successivement pétainiste, colonialiste, co-auteur de la première guerre en Irak avec Bush père, néo-colonialiste, continuateur acharné du nucléaire civil et militaire, etc) et Fabrique de l’impuissance (Mitterrand a vidé le syndicalisme ouvrier et la vie associative de leurs dynamismes, entre autres grâce aux lois Auroux et au cliéntélisme décentralisé, et a par ailleurs verrouillé artificiellement le destin de l’Europe avec les accords de Maastricht.)


De tout cela, on aura une preuve saisissante en lisant ce que disent ce jeudi 31 juillet 2014, à propos du centenaire de la mort tragique de Jaurès, deux journaux quotidiens, l’un réputé de gauche, et l’autre de droite. Que dit le journal réputé de gauche, c’est-à-dire Libération ? On est stupéfait de l’assurance avec laquelle les contre-vérités sont assénées par les maîtres penseurs du peuple de gauche. Page 13, Laurent Joffrin, nouveau et ancien directeur du journal, décrète que Jaurès a eu grand tort de se battre farouchement pour la paix, à la veille du cataclysme de 1914 (reprenant d’ailleurs insidieusement l’argumentation qui avait conduit à l’acquittement de son assassin par une Cour d’assises) : « Ainsi on lisait en filigrane de ses discours le triomphe inévitable de l’Union sacrée ». Ah bon !? Fascination pour le pire, Joffrin ! Car « Jaurès vivant eût, selon toutes probabilités, rallié le camp de la guerre défensive. (…) Jaurès, comme le firent Blum, Guesde, ou les syndicalistes de la CGT, aurait accepté la logique de la défense nationale ». Mon cher Joffrin, ce que tu dessines ici, n’est pas une étude de Jaurès, mais plutôt l’autoportrait de tes reniements !

Et c’est pas fini, car ensuite, Libération donne longuement la parole sur deux pages à un historien estimable, mais qui sort dangereusement de son domaine de compétence en imaginant ce que Jaurès aurait fait s’il avait été lui aussi confronté aux problématiques présentes de messieurs Hollande et Valls (mais avec les mêmes infirmités intellectuelles et morales ? On n’ose y penser.) Aurait-il proposé le pacte de stabilité ? Réponse à deux balles : « Il aurait voté le pacte dès lors qu’il aurait permis de meilleures conditions de vie pour les plus pauvres et un retour général de la confiance dans la société. » Serait-il intervenu en Afrique ou ailleurs ? Réponse à mille francs : « Il estimait que les moyens militaires pouvaient être mis au service de populations opprimées. (…) Il aurait sûrement soutenu une intervention humanitaire ». C’est écrit dans Libé ! À ce niveau de supputation « uchronique », pourquoi ne pas supposer qu’il aurait voté aussi pour la privatisation des autoroutes et l’interdiction des manifestations pro-palestiniennes ? Autant faire appel aux boules de cristal ou aux tables tournantes. Et puis toujours la question qui tue : « Son appel à grève générale en 1914 est encore très discuté... » Réponse de l’historien perdu loin, très loin, de toute rigueur méthodologique : Il ne s’agissait que de réclamer un « arbitrage » car « Jaurès aurait été incontestablement un nouveau Gambetta en 1914 » (bref un chef militaire, lui qui détestait pourtant la mentalité autoritaire d’un Clemenceau et le militarisme des antidreyfusards).

« Selon toutes probabilités », « Il aurait sûrement... », « Incontestablement... » et c’est ainsi que se dessine un Jaurès qu’on pourrait enfin mépriser, afin de se mépriser soi-même sans états d’âme. C’est ainsi que s’instaure doucement la Fascination du pire (la guerre 1914-1918 qui engendre les deux totalitarismes nazi et léniniste-stalinien, et puis Auschwitz, et Hiroshima, et la misère et notre menace de dérèglement climatique) et la Fabrique de l’impuissance, pour notre journal Libération, qui en bon élève hégélien vole au secours de l’histoire irrésistiblement gagnante des barbaries réelles du XXème siècle, avant d’approuver celles du XXIème. (Ce qui est surprenant, c’est le choix rédactionnel du Figaro le même jour, qui n’ayant pas pour mission, lui, de domestiquer l’électorat de la gauche, dispose quand même de plus de marges de liberté, et a choisi ce 31 juillet de donner la parole à un politologue, Gaël Brustier, interrogé par Alexandre Devecchio. Quatre colonnes de déclarations, qu’il est strictement interdit de montrer ni même de faire soupçonner l’existence à un lecteur de Libération ou du Monde, car on lit ces horreurs : « Aller raconter qu’aujourd’hui il (Jaurès) voterait le « pacte de stabilité » ou qu’un tel ou un tel est sa réincarnation tient de l’absurdité. (…) L’UMP nous avait habitué, chaque année à Colombey, à manifester un gaullisme de profanation. La gauche devrait éviter d’en faire autant avec Jaurès ».

Gaël Brustier, qui peut affirmer tranquillement dans Le Figaro que « ce que l’on appelle assez injustement « social-démocratie » est le plus souvent un simple social-libéralisme, actuellement mué en « social-conservatisme », que la gauche française pourrait « essayer de penser l’avenir avec Jaurès », si elle sait puiser des « clés pour rebâtir un horizon et un projet émancipateur », et que « s’il y avait une leçon a tirer de Jaurès pour l’actuel PS, ce serait le refus de laisser la République être confisquée par une classe sociale » et enfin que « l’utilisation des mots de la République à des fins de maintien d’un ordre social manifestement injuste n’a rien de jaurésien ».

Bref, électeur de gauche, lecteur de Libération et du Monde, encore un effort, il te faut parfois lire Le Figaro, si tu veux découvrir des horizons insoupçonnés...

(Photo : Ce 31 juillet 2014 au matin, le président de la République s’engouffre dans le Café du Croissant, dédaigne d’y prononcer un discours, s’assoit sans vergogne pour consommer une collation à la place exacte où Jaurès a été assassiné, d’où il envoie force sourires et mimiques de type "blagounettes" aux public massé derrière les barrières.)

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