Mon Cousteau à moi

lundi 2 juin 2014
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Par Yves Paccalet

Un biopic se prépare sur le commandant Cousteau. Ce film est inspiré du livre Capitaine de la Calypso, consacré à la vie d’Albert Falco, que j’ai aidé ce dernier à rédiger. Je suis d’autant plus heureux de la nouvelle qu’Albert Falco eût été fier de participer à cette nouvelle aventure. Voici quelques souvenirs de mes rencontres avec Jacques-Yves Cousteau – alias « JYC » ou « le Pacha »…


On croirait qu’elle a une âme. On jurerait qu’elle pleure. La Calypso vibre, craque et geint. Elle s’enfonce dans des creux qui semblent des enfers, puis lève le nez vers le ciel en secouant son écume comme un cheval cabré. Elle roule bord sur bord, tangue et se bat dans les vagues géantes du grand sud-ouest de la Nouvelle-Zélande. Au large du Fiordland. Dans les Quarantièmes Rugissants. Je me sens quantité négligeable, brimborion de matière dans un incompréhensible univers. Je me cramponne à la passerelle. Des paquets de mer explosent à l’étrave et balaient le pont. Les nuées courent, gris électrique sur le gris-noir du ciel. Les puffins, les pétrels, les fulmars, les damiers du Cap, les albatros tournent, comme saisis de folie dans le vent qui s’affole. La tempête fait rage depuis deux jours. Des vagues hautes comme des maisons s’avancent avec des veines glauques et des phosphorescences livides. Elles paraissent un instant suspendre leur trajectoire en baisant la nue, puis déferlent en écume grondante, que suivent de longs crépitements d’embruns. Dans ce concert brutal, les misérables choses que nous sommes semblent n’avoir aucune importance. Jacques-Yves Cousteau tient la barre.

Le commandant Cousteau… « JYC » pour ses proches. Le Pacha pour les équipiers. Captain Planet pour les amis de l’écologie. Un mythe. Un héros de notre temps, un héraut de l’environnement… Une sorte de pape laïque. Le chevalier vert (ou bleu, comme on voudra) des générations futures. Il aime mener son navire dans la tempête, comme quand il était jeune officier, au sortir de l’École navale. Marin il fut, marin il est resté. Je le regarde. Il a coiffé son bonnet rouge, quoique personne ne le filme. Fameux profil : on en a fait une médaille ! Il ôte son couvre-chef et range ses cheveux blancs : coquetterie décalée dans la furie des éléments. J’observe les rides de son front et de ses joues que tant de vents ont fouettés. Ses yeux bleu pâle semblent n’en avoir pas encore assez vu. Quand il rit, de ce rire aux longues dents, ses lèvres ont les coins qui retombent : je décèle dans ce détail un secret pessimisme qui tempère l’optimisme officiel du personnage. Je note la voussure du dos. La saillie de l’omoplate droite, séquelle d’un accident de voiture. La maigreur du corps. Je remonte au visage. Ce nez… Ah ! Ce nez majeur ! Ce quart de cercle ! Ce bec d’aigle de mer, qui a peut-être fait autant que le bonnet rouge pour la gloire de son propriétaire…

Nous sommes en mission en Nouvelle-Zélande, au large du Fiordland, dans le dédale duquel nous allons pénétrer et où je descendrai en soucoupe plongeante avec Albert Falco, dans une féerie de buissons de corail noir et de semis rose-mauve de brachyopodes survivants de l’ère Secondaire. La Calypso roule, tangue et ahane dans cet océan du bout du monde, où les vagues se lèvent comme des collines amères. Elle se plaint. Elle semble à l’agonie. Va-t-elle éclater ? Bien sûr que non. Mais je commence à avoir peur… À bord, même si personne ne l’avoue, chacun sent monter dans sa poitrine l’angoisse des naufrages. Mais Cousteau tient la barre. Il inspire confiance. Parce qu’il pilote, nous sommes rassurés. Magie des grands capitaines ! J’ignore d’où ils tiennent ce pouvoir. Je constate simplement que, lorsque la situation se détériore, l’équipage retombe en enfance et réclame un père protecteur investi de la mission de mener la barque. Les fieffés rationalistes dans mon genre cèdent comme les autres à ces conduites prélogiques.

Je regarde l’albatros qui plane au ras des vagues. Le « prince des nuées » cher à Baudelaire se moque de la furie du vent, de la violence des lames, des coups des embruns qui giclent. Il fait corps avec l’ouragan. Quant à moi, je participe d’une aventure dont rêvent des millions d’humains. Je vogue sur La Calypso. J’appartiens à la fameuse « équipe ». En mission aux antipodes, je vais me fondre dans la Grande Nature. L’observer. L’explorer. La toucher. La humer. Tâcher de la comprendre, mais d’abord en jouir et l’aimer. Le Pacha tient la barre. Le Pacha. « JYC »… Je me demande par quelle succession de hasards, de désirs et de décisions bizarres j’en suis venu à lier une partie importante de ma vie à celle de cet homme. Je suis Savoyard. La montagne et la mer sont diamétralement opposées dans le cycle de l’eau. Rien ne me destinait aux missions Cousteau. Rien, sauf la curiosité des êtres, le désir d’aller au bout du monde et la passion de la vie. Je suis né dans un hameau perché, au flanc du mont Jovet (la « montagne de Jupiter »), face aux glaciers bleus de la Vanoise. Gamin, je courais l’Alpe en quête du lis orangé et du chamois. J’ai vu la mer pour la première fois à l’âge de dix ans, en colonie de vacances, à Marseille. J’ai été saisi par la splendeur de ce bleu qui résume le mystère du monde. Je me suis juré d’aller le renifler au large.

J’ai rêvé d’embarquer sur La Calypso. En 1972, l’éditeur Robert Laffont veut publier, en français, les vingt volumes de l’Encyclopédie Cousteau. Il a besoin d’une « plume » qui connaisse un peu de biologie, d’océanographie et d’écologie, sans oublier la grammaire. Je me souviens du jour où, pour la première fois, je rencontre Jacques-Yves Cousteau « pour de vrai », dans son appartement de la Villa Wagram, rue du Faubourg Saint-Honoré, près de la place des Ternes… Je sonne. Il ouvre. Il est debout, en haut de la volée d’escaliers. Ces yeux bleu clair. Ce sourire aux longues dents. Ce nez en bec d’aigle de mer (ou de tortue…) : tout y est. Le costume bleu foncé, le col roulé blanc, les mocassins cirés noirs que je lui verrai si souvent… J’entre dans la grande pièce qui sert de séjour et de bureau. En face, une vaste baie vitrée et un mur orné d’une fresque : une scène de pêche aux tropiques. À gauche, un escalier qui monte à la chambre à coucher. Au bas des marches, un cagibi de travail encombré de papiers. J’entends un concerto de Brahms : la musique sort d’une chaîne hi-fi dernier cri.

Sous la baie vitrée, j’avise deux divans blancs et une table basse où trône une impressionnante dent fossile de requin géant Carcharodon megalodon : quinze centimètres de longueur. Sur la commode voisine, une maquette de trois-mâts du XVIIIème siècle. Au fond, à droite, face à la petite cuisine, la table de bureau sur laquelle nous allons travailler. Cousteau me prépare et me sert un thé – pour la première et la dernière fois de notre parcours commun ! Celui que, bientôt, j’appellerai « JYC » comme tout le monde à bord, m’explique qu’il a besoin d’un « moine » pour l’aider à écrire ses livres, et que je lui parais bien tonsuré pour l’ouvrage. Il me raconte le voyage que La Calypso vient d’accomplir aux îles Galapagos. Dix minutes plus tard, nous sommes plongés dans le manuscrit du premier volume de l’Encyclopédie. Il écrit au feutre noir, vert ou rouge (il ne changera ni de marque, ni de modèle), de sa fine écriture à longs jambages et petites lettres où (graphologie à deux sous) je vois se mêler une pointe de raideur militaire à la fantaisie du cinéaste et de l’explorateur.

Quelques mois plus tard, « JYC » me fait la modeste proposition de devenir « l’écrivain officiel » de son « Odyssée sous-marine ». Je ne suis sûr de rien au moment où je le rencontre, il y a quarante-deux ans. Aujourd’hui, je suis sûr d’une chose : j’ai côtoyé un grand homme, et je vendrais mon âme à la déesse Mer ou au dieu Nature pour refaire le voyage.

(Photo ci-contre : Chez « JYC » en 1979)

Yves-paccalet.fr


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