Hécatombe des abeilles : un étonnant refus de savoir

lundi 26 mai 2014
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La Commission européenne vient de publier un rapport d’étude épidémiologique qui concerne les mortalités de colonies d’abeilles dans 17 États européens, dont la France. Dans ce rapport, un facteur de mortalité a été omis par Bruxelles : les pesticides. Un choix moins scientifique que politique pour Gérard Arnold, directeur de recherche au CNRS.

Par Gérard Arnold


La Commission européenne vient de publier un rapport d’étude épidémiologique (Epilobee) qui concerne les mortalités de colonies d’abeilles au cours de la période allant de l’hiver 2012 à l’été 2013, dans 17 États européens, dont la France. Cette étude a été financée à hauteur de 3,3 millions d’euros par Bruxelles, auxquels se rajoutent les contributions financières de chacun des États membres. Des voix se sont empressées de juger les résultats de cette étude, moins mauvais qu’attendu, considérant que certains d’entre eux étaient même encourageants. Pourtant, une lecture attentive du rapport montre que la situation demeure catastrophique pour certains pays et, en particulier, pour la France et la Belgique. Les taux annuels de mortalité des colonies constatés en France au cours de cette période étaient très importants : de 14,1 % au cours de l’hiver 2012 et 13,6 % au cours du printemps et de l’été suivants. Soit une mortalité de l’ordre de 28 % en moins d’un an (trois trimestres) !

De quoi sont donc mortes ces colonies d’abeilles ? À ce stade, le rapport n’apporte pas de réponse et, d’ailleurs, le protocole de cette étude - qui va être poursuivie cette année - ne permettra pas d’obtenir une réponse scientifique définitive. Parce qu’il présente une étrange lacune. Alors qu’il est globalement admis que les causes de mortalité des abeilles relèvent de deux grandes catégories de facteurs : des agents biologiques (bactéries, virus, acariens parasites, frelons prédateurs, etc.) et des pesticides, le protocole de cette étude ne considère ici qu’un seul groupe de facteurs, les agents biologiques, et pas les pesticides ! C’est une erreur grave, car non seulement les pesticides peuvent agir par eux-mêmes, mais aussi en interaction avec les facteurs biologiques. Or, on ne trouve que ce que l’on cherche et, en ne recherchant que les agents biologiques, on ne risque pas d’incriminer, éventuellement, les pesticides ou leurs interactions avec des agents biologiques... Ce choix de Bruxelles n’est pas un choix scientifique, mais politique.

Qui pis est, les chiffres de mortalité des colonies ne rendent pas compte, à eux seuls, de l’état de santé des colonies d’abeilles. Il a été souvent montré que de nombreuses colonies d’abeilles s’affaiblissent, avec comme conséquence une diminution des récoltes de miel qui les pénalise en particulier pour leur développement à long terme. Moins de récoltes pénalise aussi les apiculteurs, et particulièrement les professionnels, qui en tirent leurs revenus d’éleveurs. Enfin, et encore plus inquiétant, l’affaiblissement des abeilles domestiques et sauvages pénalise aussi leur activité de pollinisation, indispensable pour plus de 80 % des plantes cultivées et sauvages. Pour obtenir des réponses sérieuses à la question de la mortalité des abeilles en Europe, il est donc nécessaire de poursuivre cette étude en ne négligeant pas des facteurs importants comme les pesticides, auxquels les abeilles domestiques - mais aussi les milliers d’espèces d’abeilles sauvages - sont largement exposées en Europe. Ce sont les insecticides, bien sûr, mais aussi les autres familles (fongicides, herbicides, acaricides, etc.) qui peuvent entraîner des effets négatifs, par eux-mêmes, ou en interactions avec les insecticides et les agents pathogènes.

Concernant les pesticides, il a été montré par plusieurs avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) que les méthodes d’évaluation de leurs effets sur les abeilles actuellement utilisées souffrent de très graves faiblesses et doivent être profondément révisées. La Communauté européenne, qui considère que la santé des abeilles est une priorité, se doit de fournir les moyens de financer des recherches appliquées sur la mise au point de ces méthodes. Il y a urgence !

Gérard Arnold
Directeur de recherche au CNRS

marianne.net


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