Le travail en question (2)

samedi 18 septembre 2004
par  Patrick Mignard
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« TRAVAIL - RENTABILITE - PROFIT »

On est en droit de se demander pourquoi le MEDEF, et le patronat en général, en Europe, n’a pas réussi à imposer cette devise qui, bien qu’elle soit le crédo du système marchand depuis ses origines, est en passe de fonder une véritable « éthique sociale ».

La soumission à cet « impératif économique catégorique » devient désormais la règle et rend incongrue toute revendication sociale.

La politique d’augmentation de la durée du travail, sans augmentation de salaire, inaugurée par SIEMENS en juin 2004 et ce, en échange de la promesse de « ne pas délocaliser », est probablement une étape essentielle dans la manière dont le système marchand compte assumer ses contradictions et les faire supporter aux salarié-e-s. Le raisonnement qui conduit à cette mesure est implacable de rigueur et de rationalité au point de laisser sans voix les syndicats qui se trouvent, du moins pour ceux qui s’opposent, complètement piégés.

LES DONNEES DU PROBLEME

Elles peuvent se résumer en une phrase : il s’agit pour les salariés d’ « accepter » une augmentation de la durée du travail sans augmentation de salaire. Situation inimaginable il y a encore quelques années...

SIEMENS (Allemagne) - La direction menace de délocaliser 5000 emplois (le groupe emploi 170 000 salariés en Allemagne) en Europe de l’Est et en Chine si des mesures de réduction de coût ne sont pas prises sur certains sites. Riposte du syndicat IG Metall devant ce « chantage » : manifestation de 25 000 salariés le 18 juin. A la suite de quoi un accord-cadre est signé entre partenaires en vue de : « préserver et développer l’emploi, la compétitivité et l’innovation » - texte de compromis qui ne règle rien. A la suite de quoi encore un « accord local » permet de « sauver » la moitié des effectifs sur deux sites (Bocholt et Kamp-Linfort en Rhénanie-du-Nord-Westphalie) soit 2000 postes qui risquaient de partir en Hongrie.

Le « prix à payer » pour ce « sauvetage » : passer de 35 heures hebdomadaires à 40 heures, plus suppression des primes de Noël et de vacances, remplacées par une prime de résultat... La réduction des coûts salariaux est évaluée à 30%. Et la direction d’expliquer « Ces sites sont désormais aussi compétitifs que ceux de Hongrie, nous avons comblé les lacunes de productivité ». Les négociations continuent à propos de 3000 autres emplois...

BOSCH (France) 10 700 salariés en France - Usine de Vénissieux (Rhône). Une augmentation de six jours de travail dans l’année, sans augmentation de salaire, est proposée aux salarié-e-s et ce pour « éviter » la délocalisation de l’entreprise en République Tchèque. Mais déjà, plus de la moitié des salariés a accepté de passer à 36 heures. La direction de son côté s’engage à « sauver » 190 emplois parmi les 300 postes qui devaient être supprimés d’ici à 2008.

La porte est ouverte... le patronat s’engouffre dans la brèche.

L’ IMPLACABLE LOGIQUE MARCHANDE

Herder von Pierer, président de Siemens, a qualifié l’accord de « victoire de la raison ». C’est dur à admettre mais, d’une certaine manière, il a, du point de vue du système,...raison. On n’est plus en effet dans la configuration classique où l’on peut satisfaire une revendication ouvrière quitte ensuite à tout récupérer par l’augmentation des prix ou des cadences de production. La mondialisation marchande impose des règles plus drastiques aux producteurs, et permet des solutions plus radicales pour maintenir les profits. La délocalisation est l’arme quasi absolue.

On n’est plus dans la situation où les salariés pouvaient voir satisfaites leurs revendications en imposant au patronat une restriction de ses profits, une situation dans laquelle le dit patronat n’avait pas le choix devant la mobilisation de ses salariés, une situation dans laquelle il n’avait aucune échappatoire.
Aujourd’hui, non seulement le patronat peut faire valoir des éléments de concurrence totalement extérieurs à l’économie nationale et qui s’imposent à lui, mais encore il a les moyens de « contourner » le refus de ses salariés d’accepter ses conditions en s’expatriant à l’étranger.

Les syndicats, nous allons le voir, n’ont rien à opposer à cette logique, c’est donc tout logiquement que l’entreprise joue « cartes sur table » et les met devant un choix qui n’en est pas un. C’est à prendre ou à laisser.
« Je suis sûr que nous réussirons à sceller, au niveau local, de nouvelles alliances pour le travail » rajoute Dieter Hundt, président de l’association des entrepreneurs à propos de l’accord Siemens/IG Metall, et il a raison... les syndicats n’ont plus le choix.

LES SYNDICATS PIEGES

L’Etat britannique (gouvernement Tatcher), dans les années 80 avait été obligé pour obtenir le même résultat de mener une guerre difficile contre les syndicats ouvriers (la grève des mineurs avait duré un an). Aujourd’hui les Etats français et allemands, et ceux qui suivront n’ont même plus besoin de se « salir les mains » et de risquer le coût politique de mesures impopulaires. Les syndicats ne vont même pas être brisés, ce qui fait désordre dans le paysage politique, mais ils vont soit devenir complices, poussés en cela par la masse des salariés désormais le « couteau sur la gorge », soit se marginaliser du fait de positions qui apparaîtront irréalistes (sauvegarder des emplois « bien rémunérés » face à la concurrence internationale).

Quand le président d’IG Metall déclare « Si quelqu’un pensait à présent en faire une règle générale, nous nous y opposerions » on ne peut qu’être sceptique. « Si quelqu’un y pensait... »... mais tous les chefs d’entreprise y pensent et même ne pensent qu’à ça... C’est une véritable « autoroute » qui s’ouvre devant eux et ils ne vont pas se priver de l’emprunter et ce d’autant plus que les salariés n’ont plus le choix. Les syndicats protesteront, c’est certain,... mais ils n’iront pas plus loin... et le patronat le sait.

Les syndicats sont aujourd’hui complètement dépassés par la situation. Ce qu’il y a de pire pour eux c’est, qu’en l’absence d’alternative politique à cette situation, la masse des salariés, pour sauver leur emploi, est obligée de céder au diktat de l’entreprise mettant leur syndicat devant le choix, suivre, et donc collaborer, ou être désavoué. Certains syndicats ont désormais fait le choix de la collaboration, d’autres sont décidés à résister, du moins en parole et en sachant très bien qu’ils seront, à terme, amené à capituler.

Ainsi le droit au travail -voir l’article « LE TRAVAIL EN QUESTION (1) - passe pour les salariés par la soumission aux conditions imposées par la valorisation du capital. Il leur est nettement spécifié que ce droit est « conditionnel », renvoyant ainsi la balle dans leur camp ; le patronat et les gestionnaires du système marchand les mettent en demeure de choisir eux-mêmes entre l’emploi « au rabais » ou l’exclusion. L’Etat, et les pouvoirs publics en général, sont ainsi déchargés d’une tâche lourde de conséquences sur le plan politique : la dégradation des conditions de travail. Quant aux syndicats, ils n’ont le choix qu’entre collaboration ou désaveu.

Telles sont aujourd’hui les nouvelles données du problème. Il est évident que la nouvelle situation nécessite de la part des salariés une autre stratégie que la vieille stratégie syndicale héritée du 19e siècle. Sauront-ils la trouver ? Là est toute la question.

Patrick MIGNARD


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