Syrie : parions sur la voie du compromis

lundi 9 septembre 2013
popularité : 2%


Par Edgar Morin

Décider c’est parier. Décider l’intervention en Syrie, plus de deux ans après le début d’une protestation pacifique dont la répression a provoqué une horrible guerre civile, est un pari risqué. Une telle intervention dès le début pour soutenir des résistants en majorité démocrates aurait été risquée, mais elle aurait couru des risques moindres qu’aujourd’hui. L’utilisation du gaz sarin sur une population civile est avérée. Reste à prouver que ces gaz ont été employés par l’armée régulière, et non par un éventuel groupe rebelle "al-qaïdiste" ou autre. Haute probabilité ne signifie pas certitude. Le mensonge américain sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein crée un doute qui pèse sur les esprits.

Même s’il était enfin prouvé que Mr Al-Assad a employé ce gaz contre son propre peuple, même si le gaz est une arme prohibée depuis la première guerre mondiale et n’a pas été utilisé même au cours de la seconde, cette arme immonde ne massacre pas plus les civils que les bombardements massifs à gros calibres et bien entendu la plus petite bombe atomique. Toutefois, c’est un pas de plus dans l’horreur d’une guerre. Que cette tuerie déclenche une réaction morale tardive qui se traduit en intervention militaire, cela se comprend. Mais nous sommes devant une contradiction énorme : intervenir, c’est parier dangereusement, mais ne pas intervenir c’est parier non moins dangereusement, et nous payons déjà les conséquences de ce pari passif, comme l’a été le pari passif de la non-intervention pendant la guerre d’Espagne en 1937. Les ennemis de l’intervention ont montré ses dangers. Les ennemis de la non-intervention ont montré ses dangers. Ajoutons que dans l’un et l’autre cas, il est impossible de prédire la chaîne des interactions et rétroactions qui vont suivre.

Le pari d’intervention est un pari limité à des frappes de "punition". Il n’est prévu aucune intervention au sol, et il semble difficile de penser que ces frappes puissent atteindre des objectifs capables de renverser la situation en Syrie. La guerre civile est déjà en fait une guerre internationale : l’Iran, la Russie, le Hezbollah y participent du côté du régime ; des aides limitées parviennent aux rebelles de la part de pays arabes et occidentaux, des volontaires islamistes de multiples pays participent aux combats. Une intervention accroît les débordements du conflit hors Syrie, notamment au Liban, ce qui risque de transformer une guerre internationale limitée en un embrasement plus large : elle serait une aventure dont les effets sont inconnus.

EFFETS NÉGATIFS PROBABLES

Toute action en situation incertaine risque d’aller à l’encontre de l’intention qui l’a provoquée. C’est ce qui est arrivé au "printemps arabe" de Tunisie et d’Égypte. En Libye, la conséquence de l’élimination de Kadhafi a été le développement d’Al-Qaida au Sahel. On ne peut donc éliminer l’idée que l’intervention éventuelle ait des effets positifs très limités et des effets négatifs très grands. On ne peut éliminer qu’elle ajoute de l’huile sur un brasier et provoque son extension. On ne peut éliminer l’idée que la "punition" dégénère en punissant les punisseurs. Elle est de plus mal partie : pas de légitimité de l’ONU, pas de soutien affirmé des pays arabes, défection anglaise. Un vote négatif du Congrès américain conduirait à l’inaction, car la France ne saurait intervenir seule. Mais l’inaction est elle-même un pari très dangereux, car la logique aboutit soit à une victoire implacable et épouvantable de Mr Al-Assad, soit, en cas de défaite du président syrien, à une nouvelle guerre civile entre rebelles laïques et démocrates, sunnites, alaouites, kurdes, djihadistes, et à une décomposition de la Syrie en fragments ennemis, ce qui est le chemin que prend l’Irak, stimulé par les conflits interreligieux et interethniques de Syrie.

On ne peut donc échapper à la contradiction qu’en essayant la seule voie qui arrêterait la spirale des pires périls de l’intervention et de la non-intervention. C’est le compromis. Un tel compromis doit commencer par être un compromis entre les puissances. Un accord pourrait se faire sur le compromis entre la Russie, l’Iran, les nations arabes, les nations occidentales, peut-être sous l’égide de l’ONU, et proposé, voire imposé aux combattants. Il peut sembler inconcevable à beaucoup que Bachar Al-Assad ne soit pas éliminé. Mais la démocratie n’a été rétablie au Chili qu’avec un compromis qui a laissé le bourreau Pinochet deux ans à la tête de l’État et six ans à la tête de l’armée. L’irrésistible processus pacifique a abouti à la condamnation de Pinochet. Si une paix avait été conclue en Algérie en 1956 sur un compromis temporaire, la France n’aurait pas couru le risque d’une dictature militaire qu’a pu éviter le "coup de judo" de De Gaulle, l’Algérie n’aurait pas sombré dans la dictature du Front de libération nationale (FLN), on aurait évité tant de massacres ultimes provoqués par l’Organisation armée secrète (OAS) et le FLN.

Le compromis devrait se faire sous garantie internationale, voire avec la présence de forces de l’ONU. Il arrêterait les massacres et le processus de décomposition de la Syrie. Il arrêterait – avec la radicalisation actuelle – l’irrésistible progression d’Al-Qaida. Il inhiberait les puissances déchaînées de mort et de folie. Entre des impératifs éthico-politiques contradictoires, il constitue le plus prudent pour la Syrie, le Moyen-Orient, la planète. Ce n’est pas la solution, mais c’est le vrai moindre mal et c’est la possibilité d’une évolution pacifique. C’est donc le troisième pari qu’il faut tenter, incertain et risqué, mais moins que les deux autres, et, lui, humain et humanitaire pour un peuple martyr.

Edgar Morin
(Sociologue et philosophe)

lemonde.fr


Commentaires

Logo de Pandore
Syrie : parions sur la voie du compromis
jeudi 12 septembre 2013 à 16h35 - par  Pandore

la 3eme proposition est valable , car jeter des bombes n’a jamais arrêté un massacre, il tuerons certainement d’autres enfants

de plus comme Michel Collon dans sa vidéo également le danger Al-Qaïda, même en occident et de plus la prochaine guerre qui arrive selon lui , puisque Edgar Morin parle de l’Algérie, que nous avons vécu après l’Indochine "NOUS" Michel Colllon s’attend à une nouvelle guerre d’Algérie

Logo de jepelia
Syrie : parions sur la voie du compromis
lundi 9 septembre 2013 à 17h53 - par  jepelia

Je me demande quel compromis on peut avoir avec des combattants qui défendent une religion en se précipitant d’un pays à l’autre, sans s’occuper des habitants si ce n’est que pour en faire des fidèles de leur dogme. On raisonne en habitué de la démocratie (hum !!!) et non pas en tribu ou en religion. Morin exprime bien la situation et j’ai entendu Villepin proposer de séparer la Syrie en région autonome par ethnie, ce qui n’est pas bête (voir la Yougoslavie)mais les plus combatifs veulent un pays islamique religieux sans tenir compte des us et coutumes des habitants (voir Irack, Libye, etc...). Pour infos sur la Syrie, Wikipédia est à consulter pour avoir un aperçu des forces en présence.

NON à la guerre pour Hollande et NO WAR pour Obama.

Logo de ouragane
Syrie : parions sur la voie du compromis
lundi 9 septembre 2013 à 15h16 - par  ouragane

Je constate en tous cas que dans la chronologie des évènements, rien n’a été fait en vain. Qui s’est proposé de soutenir une comité d’opposants dès les premières revendications de réformes dans ce pays ?? C’est tout de même un monde non ? Des manifestations ont aussi eu lieu au Yémen, en Arabie, au Qatar, voire aux Émirats, et en Turquie... Or, je n’ai lu nulle part que des comités d’opposants ont été créé à l’extérieur de ces pays pour renforcer les exigences des peuples concernés.. C’est tout de même grave d’être à ce point dans l’erreur ! Il est sur qu’Assad est un dictateur, mais de là à nous faire croire que l’objectif visé par cette intervention est de sanctionner pour avoir "gazé" ces pauvres gens, mon oeil ! C’est si beau d’entendre Fabius et les zélites anglo-saxonnes claironner à tout va pendant plus de un an qu’il est urgent d’armer la rébellion ! Le message d’encouragement est passé apparemment et à quelle fin ? quand on sait à présent que la rébellion, n’est autre qu’al qaida !! bravo Fabius le va t en guerre qui a oublié l’histoire de Massoud et la manière dont al qaida s’est retourné contre les US à l’époque. La lettre de M Charras, ex ambassadeur de France devrait nous éclairer sur la manière dont Hollande se comporte ! N’est pas philosophe satirique qui veut, dans ce monde à l’envers ou les chefs d’États nous marchent sur la tete !

Logo de ouragane
lundi 9 septembre 2013 à 15h34 - par  Michel Berthelot
Logo de Rosfelder
Syrie : parions sur la voie du compromis
lundi 9 septembre 2013 à 14h06 - par  Rosfelder

Magistral commentaire.
Le bon sens, hélas non, ne semble pas être la chose la mieux partagée au monde.

Agenda

<<

2018

>>

<<

Juin

>>

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
28293031123
45678910
11121314151617
18192021222324
2526272829301
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois