Au Brésil, l’éveil d’une citoyenneté politique ?

mercredi 26 juin 2013
par  Marilza de Melo Foucher
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Par Marilza de Melo Foucher

Après l’euphorie de l’expression démocratique dans les rues du Brésil, l’heure est venue d’en faire une brève analyse politique. La manifestation d’un groupe de jeunes de gauche, nés à Sao Paulo, contre l’augmentation des billets de bus, peut être vue comme la goutte d’eau nécessaire à l’éveil d’une citoyenneté politique. Pendant ces dernières années, l’effervescence de la participation citoyenne au Brésil s’était endormie, comme si les protagonistes qui se sont tant battus en faveur d’une démocratie participative avaient été cooptés ou s’étaient accommodés de la situation, se contentant du rôle des élus de la République.


La nouvelle constitution de 1988, promulguée avec l’arrivée de la démocratisation du Brésil, qui a suivi la période de la dictature, a reçu la dénomination de Constitution Citoyenne ; elle avait pour objectif le développement du projet de démocratie au Brésil. En substance, elle cherchait à concilier les principes de la démocratie représentative avec ceux de la démocratie participative. Il appartenait à l’État de promouvoir l’égalité de tous les Brésiliens, indépendamment de leur classe sociale ou de la catégorie économique à laquelle ils appartenaient. Personne ne peut nier les avancées de la démocratisation, surtout de la démocratie participative, pendant les années 90, quand le PT (Parti travailliste) émergeait comme un parti de participation populaire auprès des gouvernements municipaux. Pendant ces années, la participation devient un facteur important pour le renforcement de la démocratie. Néanmoins, l’alliance entre ces deux démocraties, la représentative et la participative, réalisée au niveau local, n’a pas toujours été une alliance solide, et il s’avère qu’elle se fragilise en se rapprochant du pouvoir central. Les difficultés commencent quand la liste de revendications des organisations sociales relatives à la réforme agraire, à la réforme urbaine, à la réforme du système politique, parmi d’autres, sont mises en attente. Ces organisations combatives luttaient pour la réalisation d’un projet de société pour le Brésil, basé sur un développement territorial solidaire avec une « durabilité » environnementale, culturelle et politique, mais ces demandes de réformes structurelles seront jugées irrecevables face aux intérêts économiques, aux pressions et aux alliances faites avec d’autres partis politiques conservateurs. Le PT et ses alliés n’ont pas obtenu la majorité, ni au sénat ni à la chambre des députés. Et de ce fait, les oligarchies, de celles du latifundiaire à celles qui contrôlent les médias et qui sont encore de nos jours bien représentées au congrès national, ont conservé presque intacts leurs privilèges. Les gouvernements de Lula et Dilma ont dû céder à leurs pressions.

Depuis, le gouvernement de Dilma a obtenu la majorité parlementaire, et de nouveau les organisations sociales ont repris leurs drapeaux de combat et on essayé d’interpeller la Présidente, mais elles n’ont pas été écoutées. Ces organisations continuent leur combat auprès du « Planalto », il suffit, pour s’en rendre compte, de lire la nouvelle lettre envoyée il y a deux jours à la Présidente (coletivo020.org). Je ne veux pas dire, ici, que rien n’a été fait, et je ne nie pas les conquêtes sociales, les avancées des programmes d’inclusion sociale qui ont conduit à une réduction de la pauvreté pendant ces dix dernières années. Toutefois, les 35 millions de personnes qui ont quitté l’extrême pauvreté sont bien loin d’accéder à leurs droits d’une participation citoyenne digne de ce nom. Ce qui a été fait pendant ces 10 ans est extraordinaire, mais cela reste « superficiel » tant est scandaleuse l’inégalité historique. Et à ce sujet, j’ai déjà écrit plusieurs articles. Il semble que le progrès économique et la reconnaissance du Brésil comme une puissance émergente ont conduit le pouvoir exécutif à s’émerveiller de ce nouveau statut international et à oublier la dette sociale du Brésil qui n’est pas encore soldée. La démocratie n’obéit pas systématiquement à la logique de la prospérité, surtout, quand certains restent en marge du progrès, du bien être social. Une majorité continue à attendre les fruits de ce succès économique ; beaucoup restent encore exclus, leur pouvoir d’achat ne leur permettant pas d’accompagner l’augmentation du coût de la vie. C’est suffisant pour déclencher la révolte !

Personne ne peut nier le rôle important du Brésil dans la politique internationale. Aujourd’hui, il est vanté par les puissances de la gouvernance économique mondiale, le Brésil est devenu créancier du FMI, certaines fonctions auprès des organismes multilatéraux seront occupées par des Brésiliens, à l’OMC(Organisation Mondiale du Commerce), à la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture). Le Brésil est élu au Conseil des Droits Humains de l’ONU, il intègre aussi la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH), auprès de l’Organisation des États Américains (OEA) et le Comité Consultatif International du Coton – dont le sigle en anglais est ICAC. Le Brésil a constitué un groupe de pression internationale et participe activement aux nouvelles esquisses d’un monde multipolaire avec le BRIC (Brésil, Russie, l’Inde, la Chine et ensuite l’Afrique du Sud), ainsi qu’au G20. À l’évidence, cette évolution flatte l’orgueil de tout Brésilien ; pourtant, le géant ne peut pas s’endormir sur ses gains économiques et sur son prestige international. Il suffit de voir aujourd’hui la crise économique et sociale de ses alliés du prétendu premier monde. Le combat au sein de ce monde multipolaire doit passer par la paix sociale, sous peine de nous plonger dans un chaos planétaire. De ce fait, le gouvernement doit faire différentes lectures de cette mobilisation nationale et prendre des mesures urgentes pour répondre aux revendications qui sont plus que justes.

La participation des jeunes est la preuve que la démocratie brésilienne gagne en vitalité. Réveillée, elle l’est depuis plusieurs années, car c’est notre génération qui a fait tomber la dictature ; il manque, cependant, de l’activisme dans l’exercice de la citoyenneté. Les jeunes commencent une nouvelle période marquée par la conscientisation de leurs droits. Il reste une interrogation : ce mouvement de contestation peut-il renforcer la citoyenneté politique au Brésil ? Nous l’attendons vraiment ! Nous savons qu’il existe plusieurs groupes apolitiques, et que d’autres sont conduits par les internautes du réseau Facebook, méconnaissant parfois l’origine des protestations. Un des mes neveux a mis sa photo sur Facebook avec une pancarte : « En avant Brésil ! » Je lui ai répondu : « S’il te plaît, ne copie pas le slogan de la dictature, la génération de ta tante ne peut pas le supporter ! » Il m’a répondu qu’il ne savait pas et il m’a fait des excuses. Il est vrai que beaucoup de ces jeunes n’ont pas étudié la période noire de notre histoire politique, puisque la Commission de la Vérité n’a été mise en place que récemment... Cependant, il existe des groupes de droite qui depuis longtemps essaient de mobiliser les gens pour manifester contre Lula et Dilma. Finalement, un espace s’ouvre pour qu’ils s’infiltrent. Beaucoup parmi eux préfèrent ôter tout caractère politique à ce mouvement, dans une tentative de non-radicalisation de la démocratie car si ces jeunes politisent le mouvement cela représente un danger pour la droite et les fachos eux mêmes et non pour la gauche ni au centre gauche au pouvoir. En ce qui concerne les partis de droite, ils ne possèdent ni proposition politique ni leadership, ils veulent continuer à nourrir leur haine pour ceux qui occupent le pouvoir et qui ont été élus par le peuple de manière démocratique.

Je crois que la lecture de ce qui arrive aujourd’hui est plus liée à un sentiment de frustration d’une partie de la société qui s’attendait à des changements plus radicaux, qui voulait une meilleure définition des priorités du gouvernement, que de vouloir un retour de la droite qui a mené le Brésil à la faillite. S’ils critiquent, par exemple, le gouvernement quand celui-ci accepte les exigences de la Fifa (Fédération Internationale du Football), qui conduit le pays à investir dans des dépenses publiques colossales, c’est que les moyens manquent pour permettre d’améliorer la qualité des services publics. Les Brésiliens ne demandent pas l’annulation de la Coupe du Monde de Football ! Le pays du football veut le succès de son équipe, mais ils veulent également un gouvernement qui continue à combattre la corruption, les abus face aux gaspillages de l’argent public. Une chose est certaine : si nous voulons un meilleur fonctionnement d’une gouvernance démocratique, nous devons être plus participatifs, et exiger bien plus de nos politiques. Quand nous choisissons des élus de notre tendance politique issus parfois de mouvements populaires, on croit y voir voit un affaiblissement du combat, on tend à croire que tout est résolu. L’expérience que vit le Brésil prouve le contraire ! S’allier au gouvernement dans le combat pour le développement d’une inclusion sociale, cela ne veut pas dire que nous sommes instrumentalisés. Une démocratie sans le combat social, sans un contre-pouvoir est une démocratie amorphe. Si la démocratie représentative va mal, la culpabilité n’appartient pas seulement à la classe politique, parce que celle-ci est inséparable de l’exercice de la citoyenneté. Nous devons nous réconcilier avec la politique au sens noble, laquelle permet à une communauté d’agir sur elle-même, sans perdre la vision de l’intérêt général.

Si l’on élargit l’espace pour exercer notre citoyenneté, nous contribuons à l’apparition d’une nouvelle Nation, non seulement fière de son progrès économique, mais également consciente qu’une démocratie n’est dynamique que lorsqu’elle ne perd pas le pouvoir de s’indigner face aux injustices, face aux abus de pouvoir, quand elle ne perd pas la capacité d’innover. Nous devons être attentifs aux manipulations des opportunistes de droite et de l’extrême droite, qui ont adhéré aux causes du mouvement de protestation des jeunes, pendant ces derniers jours. Leurs revendications ne sont celles ni d’une majorité silencieuse ni des jeunes qui ont manifesté. Ces opportunistes ne veulent pas un Brésil plus solidaire, moins inégalitaire, qui puisse offrir des services publics de qualité. Ils n’ont pas besoin de bus, de transport public, ils se déplacent en hélicoptère ou en voiture pare-balles. Ils ne veulent pas un Brésil sans agro-toxiques, sans transgéniques, sans les grandes propriétés terriennes, sans racisme, sans concentration de richesse, sans concentration des moyens de communication, sans corruption, sans homophobie. Une partie de cette élite brésilienne est habituée à échapper aux impôts, à falsifier les reçus fiscaux, à faire des investissements spéculatifs, et beaucoup déposent leurs gains sur des comptes dans les paradis fiscaux. Ils ont largement bénéficié de la croissance économique brésilienne ses derniers temps. En réalité, ils veulent un Brésil encore plus néolibéral. Voilà pourquoi nous devons être très vigilants au sujet de leur suspecte participation aux manifestations. Le combat pour un Brésil plus juste où il y aurait un progrès pour tous, avec les mêmes droits, doit continuer !

Heureusement, nous vivons aujourd’hui en démocratie, et nous pouvons occuper les espaces pour l’exercice de la citoyenneté, à l’opposé de l’intoxication des groupes de droite, qui s’infiltrent dans le réseau social de Facebook, pour divulguer des mensonges, pour inciter à la haine, et même prétendre que le Brésil est une dictature ! Pour ceux qui ont vécu la dictature, comme tous ceux qui appartiennent à ma génération, c’est le plus grand affront. Ce groupe qui essaie de réarticuler les segments conservateurs n’a pas lutté pour la démocratisation du Brésil, ils sont même nostalgiques de ce qu’ils ont appelé la « révolution », le coup d’État militaire de 1964. Le moment actuel est favorable à une évaluation, par les gouvernants brésiliens progressistes, des causes du mécontentement afin d’agir en conséquence.

(Initialement publié au Brésil dans les journaux Correio do Brasil et Brasil 24/7)


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