Plaidoyer pour un printemps agraire

en Syrie, comme ailleurs
jeudi 11 avril 2013
par  Duval Gil Garcin
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Par Duval Gil Garcin

Je suis un de ceux qui ont mal à la Syrie, en ce début de printemps "arable", où, est-il besoin de le préciser les labours se font au char d’assaut et les semis au lance-rockets... Je suis de ceux qui ont mal à la Syrie ; de ceux qui ressentent malaise et indignation devant les images insoutenables de guerre civile, de destruction systématique des villes et de la fuite des familles traquées vers des refuges incertains. De ceux qui ont mal là-bas, je ressens la douleur ici, autant que faire se peut, c’est-à-dire en toute impuissance et sans trop d’espoir de guérison.

Trop de combats de rues, de sang versé, de corps abandonnés inertes, inutiles, au bord des routes ou même emportés par la crue d’une rivière un soir d’orage et découverts au matin déposés par les flots boueux sur des berges de béton, hors de la ville. Trop d’explosions meurtrières, dévastant des quartiers, des immeubles, saccageant des vies, des espoirs, des avenirs, d’hommes, de femmes et d’enfants. Trop d’actes de bravoure de combattants qui s’affrontent, la chemise ouverte, à plus terribles qu’eux, plus furieux et peut-être mieux armés. Les flammes et les fumées de l’apocalypse viennent du ciel déchiré, des entrailles ouvertes de la terre ou des murailles éventrées des cités historiques, dans le vacarme assourdissant d’explosions dont on ne peut savoir ni l’origine ni la teneur ; deux camps adverses intra muros et d’autres, loin des frontières de cette nation, les autorisent, les justifient, les revendiquent et comme elles ont tué trop des leurs, préparent d’autres séries cataclysmiques et les produisent.


Je suis de ceux qui ne croient pas tout ce qu’on leur dit : Que ce déchaînement de violence était inévitable ; que tout ce qui venait des palais était définitivement inique ; que la démocratie que chacun appelle de ses vœux était bafouée ; que trop de problèmes internes et de divisions s’ajoutaient aux déchirements et aux tensions des peuples voisins irréconciliables par tradition depuis l’aube des temps bibliques. J’ai mon idée quant à l’absolue nécessité des guerres et elle regarde fixement du côté des nations hyperindustrialisées qui ne peuvent plus se permettre de perdre un seul emploi dans leurs usines d’armement car leur prospérité dépend des cadences infernales des chaînes de fabrication des véhicules, des aéronefs, des armes et des « biocides » les plus divers et les plus efficaces. La dévastation militaire ne suffisant plus à consommer assez d’engins de malheur, voilà qu’on fait appel aux civils pour se défaire des stocks ; car il importe de concevoir, sans trêve, de nouvelles générations d’artefacts mortifères. Ne pouvant se fier qu’aux seuls civils des métropoles et des villes de province, par nature distraits et qui manquent d’ardeur à la tâche, les fabricants se sont arrangés pour mettre dans le coup, après les guerres mondiales, ceux des campagnes, des villages et des fermes, qui, eux au moins, ont du cœur à l’ouvrage et se tuent volontiers à la tâche avec l’intime conviction qu’ils feront mieux que leurs voisins.

L’agrobusiness a vu dans les cohortes des paysans des plaines et des vallées, des troupes à entraîner, à équiper et à galvaniser à mort, en renfort des combats indispensables contre les forces de vie. Les diplômés de Grandes Écoles, se sont voué corps et âme à la création de l’arsenal et à la fabrication des poudres létales chargés de lutter contre les sangs, les humeurs et les sèves de tout ce qui porte la vie comme une revendication de son droit à l’existence. Intelligents et opiniâtres, ils y sont parvenus. Quand, au sommet de leur carrière, ils se retournent pour contempler leurs hécatombes, ils ont de quoi être fiers ; de la belle ouvrage que ces champs de bataille militaires et civils, ces scènes de guerre, ces forêts arrosées d’insecticides ici, de défoliants là-bas, ces fleuves que les réactions chimiques de tant de pollutions finiront par faire couler à l’envers, « à contremont », ces vastes plaines agricoles dévastées par les herbicides, les pesticides, les fongicides, tous « biocides » multi-générationnels plus performants les uns que les autres, sortis des éprouvettes des laboratoires comme autant de mauvais génies prêts à nuire et à éradiquer.

Je suis de ceux qui ne peuvent pas croire que la Syrie avait besoin d’une guerre civile pour aller mieux, pour se sentir invitée au concert des nations, pour faire partie des peuples civilisés et pour gagner le droit de s’endetter enfin avec l’argent des banques, jusqu’à ne plus pouvoir le rembourser jamais. Mon ignorance farouche des enjeux politico-économiques sur l’échiquier explosif du Moyen-Orient, m’autorise à me limiter à la vision des réalités telles qu’elles apparaissent, telles qu’on peut les voir à l’œil nu et sans à priori. Je vois, sur une chaîne syrienne, en téléspectateur qui ne comprend ni n’écoute ni les commentaires, des images de campagnes agricoles, des levées de semis de céréales, des troupeaux poussés par des adolescents vers des collines arborées. Je vois les premières herbes du printemps et les floraisons successives des fruitiers, amandiers, pruniers, abricotiers. Je vois des oliveraies entretenues avec soin, des figuiers vigoureux, des vignes suspendues sur des pergolas de plein champ ou courant en treilles autour de solides maisons de pierre. Je vois le vert profond et nourrissant des parcelles de luzerne dans les aires irriguées ; et je me souviens de cet article intéressant où des agronomes algériens, marocains, égyptiens et… syriens ! informaient ensemble des résultats de leur étude sur les légumineuses fourragères spontanées des parcours collinaires de leurs pays.

Ils voyaient dans ces plantes, modestes jusqu’à l’invisibilité au plus sec de l’été, des forces de progrès et en faisaient de bonnes raisons de parier sur un avenir généreux et prospère, car agricole et pastoral. A leur façon, ces observateurs méthodiques du vivant participaient à la recherche de l’arche d’alliance, qui, à défaut d’unir le ciel et la terre, parviendrait à unir l’ensemble des tribus de Syrie, de Jordanie et du Liban, d’Israël et de Palestine, du Machrek et du Maghreb, dans un projet écologique de grande ampleur, visant à attirer les pluies et à en retenir les bienfaits dans les réceptacles naturels de vastes prairies naturelles ombragées, de pâturages régénérés et de sous-bois riches en humus. Ces plantules et leurs hôtes, insectes pollinisateurs et microfaune de service, restaurant la couverture du sol et sa fertilité, leur paraissaient détenir dans leurs nodules fixateurs d’azote, leurs brosses à pollen, leurs trompes à sucs et leur capacité de digestion des matières organiques, le début d’une solution aux problèmes d’une humanité privée de simple bon sens et encombrée d’objets « indispensables » qui, pour la plupart, n’existaient que depuis 2 ou 3 décennies.

Ainsi donc les trèfles et les luzernes, les vesces et les gesses, les pois de senteur et même les acacias pourraient être les porteurs de l’un des rares et précieux espoirs dont dispose encore l’espèce humaine pour parvenir à l’arrêt des hostilités contre la terre entière, des offenses au climat et des encombrements divers (gastriques, routiers, politiques, idéologiques et financiers) pour le seul fait avéré d’être (presque) partout présentes, frugales et productives au point de manger de la terre et d’en faire des racines à nodules fertilisant le sol, des feuillages comestibles et des inflorescences attractives dont, si insecte on est, on pourra faire son miel. Comment se peut-il qu’à notre époque moderne, si loin de celle des sectes de Zoroastriens, une fraternité discrète d’hommes et de femmes de terrain s’applique ainsi à parcourir les flancs des grands et beaux massifs qui bordent la méditerranée et l’empêchent quelque part d’aller se perdre dans les sables du Sahara ou se vider dans les déserts de l’Arabie ! Je dis bien parcourir, comme le font les ovins, les caprins et les équidés, penchés vers le sol, poussés par la faim et satisfaits après avoir trouvé leur ration journalière de graminées, d’ombellifères et de légumineuses.

Sous les rockets d’un printemps arabe interminable d’espoirs déçus, de combats acharnés, d’arrangements politiques impossibles, de populations meurtries et de satrapes en fuite, y aurait-il donc un autre printemps indigène, persévérant et pragmatique, veillant à l’essentiel qui (qu’on s’en rende compte ou pas !) est bien le reverdissement naturel des plaines et des collines, l’éclatement des feuillages et le passage des troupeaux, sauvages ou domestiques. Le reste suivra, les cortèges végétaux, animaux et humains de saison, les événements géologiques, climatiques, historiques, les caravanes de sel, les échanges culturels, le Festival de San Remo et même le Paris-Dakar, que toutes les créatures vivantes y trouvent leur compte, mais de grâce avec le moins d’artefact possible, de carénage, de carburant, d’ersatz et de poisons chimiques, pour la simple raison qu’on ne meurt pas de s’en passer et même que sans ces additifs on vit aussi bien que des babyloniens et aussi vieux que Mathusalem. Alors quel nom donner à ce printemps vertueux, discret et productif, irremplaçable et pertinent, qui n’a pas échappé aux chercheurs de légumineuses sauvages d’El Jadida, d’Alger, du Caire et d’Alep, au point d’en faire leurs graines, leur fourrage et leur miel : Je propose « le printemps agraire », car, en bon dissident, je sais échapper aux pièges tendus, aux jeux de mots faciles et aux paroles qui fâchent (je ne dirai pas : printemps « arable », non je ne l’ai pas dit !).

Je vous souhaite, quels que soient les méfaits des conflits brutaux et destructeurs qui vous entourent sans la moindre affection, les bienfaits d’un printemps intime et constructif, largement répandu sur l’ensemble de l’hémisphère Nord et dont chacun connait les sources, en Syrie comme ailleurs (la mienne c’est… non je ne le dirai pas pour éviter aux indigènes des marées touristiques !). Bien à vous.

D.G.Garcin

Pour ceux qu’intéresse le document agro. cité dans l’article, la référence est : « Legumes for Mediterranean forage crops, pastures and alternative uses »
Zaragoza, CIHEAM, 2000, p.461-467
Cahiers Options Méditerranéennes, N°45
CIHEAM / Centre International des Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes
ciheam.org


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